mercredi 27 mai 2026

Marcel Beckrich, F.F.I.

 

Marcel est le fils de Gustave Beckrich et d'Ida Rachel Ernestine CHARLES. Il est né le 04 janvier 1903 à Paris 14ᵉ. Il a un frère — demi-frère — né en 1899 à Paris 10ᵉ, une sœur née en 1904 à Saint-Denis en Seine-Saint-Denis et un frère né en 1907.

Sa mère décède le 15 novembre 1909 et son père se suicide — devant les yeux de son fils — le 23 février 1910. Il est placé, ainsi que sa sœur et son jeune frère, mais la fratrie est séparée. L'aîné est parti vivre "à la campagne", chez des "parents". Ils ne se reverront jamais.

Marcel effectue son service militaire à bord de la "Jeanne d'Arc", un croiseur cuirassé de 11 270 tonnes, mis en service dans la marine française en 1901. Marcel a dû passer trois ans à son bord au poste de blanchisseur, ordonnance. Il semble qu'il ait conservé de très bons souvenirs de cette période de sa vie ; il gardera toute sa vie une reproduction du bâtiment dans son domicile de Châtillon.

Est-ce durant cette période que Marcel se fait tatouer une grosse mouche sur le bras ? Que pouvait représenter cet insecte pour Marcel… la déveine qui le poursuit, partout où il aille, quoi qu’il fasse, depuis sa naissance, comme cet insecte que l’on a beau chasser, mais qui, infatigablement, revient bourdonner autour de nous ? 
Il est probable que ce soit à cette période qu’il apprenne à jouer, très bien, de l’harmonica. Marcel chante également souvent et dans son répertoire, il y a — peut-être est-ce l’héritage de son père, à moins que ce ne soit celui de sa propre expérience militaire — la marche de l’Armée d’Afrique « C’est nous les Africains »… cependant, il semble qu’il y ait eu beaucoup de chants de marche dans le répertoire comme « Dans la troupe, y a pas d’jambe de bois… », « Un éléphant ça trompe ça trompe… », « Un kilomètre à pied ça use ça use… » mais aussi, bien évidemment, tous les grands classiques « Auprès de ma blonde… » et tant d’autres encore…

En 1927, Marcel travaille dans une ferme, dans l'Aube, à Montpothier ou dans les environs immédiats. A la fin du mois de juin de cette année, il rencontre une jeune fille, Charlotte Muyllaërt. Il l'aborde en lui propoant des cerises de sa cueillette. Elle travaille avec son père, Charles, pour les établissements Labesse ; elle comme manouvirère, lui comme carrier. Sur le chemin qui les mène jusqu'à chez eux, le soir, elle apprend à lire dans le quotidien que son père ne manque jamais de lui acheter. Il faut dire qu'elle n'a pas eu une enfance tranquille ; elle est née en 1910 et son père était sergent à la Légion étrangère ; il a été très gravement blessé pendant la Grande Guerre et est resté très diminué.

Ils laissent rapidement Montpothier derrière eux et rejoignent la banlieue parisienne.
Les dés sont jetés… les jeunes gens, Charlotte n’a pas encore dix-huit ans, vont unir leur misère… Ils sont pleins d’espoir… de rêves… ils sont emplis de l’instinct de survie, tournés vers l’avenir… C’est promis, c’est juré… ils vont s’aimer toute leur vie qui va devenir magnifique… ils vont gagner de l’argent… ils vont s’acheter des choses merveilleuses… ou du moins pouvoir vivre décemment… ils vont avoir les plus beaux enfants du monde…

Mais… que peut engendrer une telle association ? Quelle beauté, quelle laideur peuvent naître de tant de souffrances accumulées depuis tant de générations ? Personne ne peut rien prédire surtout qu’ils sont jeunes et en bonne santé et ils sont particulièrement déterminés à prendre leur vie en mains… alors oui, tout est possible !

Marcel a maintenant 25 ans, il est devenu porteur aux halles de Paris, grouillantes de vie... Un vrai dédale où il est aisé de se perdre si on ne maîtrise pas l’organisation des différents marchés… et même lorsque l’on connaît parfaitement les lieux, il faut encore se frayer un chemin en faisant attention à la lourde charge que l’on doit amener à bon port. Dur métier, vraiment, que celui de porteur aux halles, inimaginable même pour nous qui vivons en ce vingt-et-unième siècle et pourtant… la rémunération n’est pas proportionnelle au travail effectué, elle est même laissée à la discrétion du pourvoyeur qui doit avoir confiance dans son porteur puisqu’il lui confie des sommes d’argent, parfois très importantes, pour aller chercher la marchandise dont il a besoin pour son restaurant, son commerce… En revanche, il n’y a besoin d’aucune qualification spéciale pour exercer ce métier, il faut simplement avoir une bonne condition physique, une force certaine, du courage et, bien entendu, être d’une honnêteté exemplaire… Marcel, petit homme maigre et sec, à la musculation noueuse et au comportement irréprochable l’exercera longtemps… beaucoup trop longtemps… jusqu’à ce que son corps ne puisse plus supporter les contraintes du métier mais en attendant, il a su se faire une fidèle clientèle, et ne craint pas de parcourir, chaque jour, très tôt, vraiment très tôt, avant cinq heures, le trajet qui le conduit de son domicile jusqu’au ventre de Paris en chevauchant sa petite « Motobécane », son épouse ayant toujours eu peur des plus grosses motos. 

Marcel s'est installé avec Charlotte à Fontenay-aux-Roses, dans les Hauts-de-Seine. Le 11 janvier 1929, à la clinique Baudeloque, dans le 14ᵉ arrondissement parisien, Charlotte donne naissance à une fille qui est prénommée Denise. Charlotte attend un deuxième heureux évènement lorsque, le 02 mai 1931, les jeunes gens se marient.

Quelques années plus tard, la petite famille a bien grandi et il faut penser à déménager ; c’est certainement à la fin de l’année 1933 ou au tout début de 1934 que la famille quitte Fontenay pour aller vivre à Châtillon alors dit sous Bagneux, au 13 de la rue Jeanne d’Arc, dans, aujourd’hui, les Hauts-de-Seine…  
La vie devrait s'écouler tranquillement, les conditions s'améliorer, les enfants devraient apprendre de bons métiers. En début d'été 1939, on célèbre la communion de l'aînée puis, avec sa sœur, c'est le départ pour Saint-Pierre-d'Albigny, en Savoie, en colonie de vacances... 

La guerre est imminente, la mairie de Châtillon décide qu'il faut rapatrier les colons, des bus sont affrétés pour aller chercher les enfants à la gare, les parents sont priés de venir les récupérer à leur arrivée place de la mairie. Les fillettes sont effarées, elles découvrent que des bandes de papier ont été collées sur les carreaux en prévision des éventuels bombardements allemands...
Les bus sont réquisitionnés... La vie devient très difficile, mais malgré tout, elle continue, et Charlotte donne la vie, le 06 février 1940, à une fille, Rolande, et la famille va connaître un premier exode : les deux aînées sont envoyées à Illiers, en Eure-et-Loire, mais sont séparées, leur sœur Suzanne est placée à Gallardon, aussi en Eure-et-Loire et leur frère Marcel, le bébé Rolande et leur mère se retrouvent à Binas, dans le Loir-et-Cher... Il semble que Marcel soit resté à Châtillon.
Cependant, Charlotte n'apprécie pas la situation et, je ne sais pas trop comment, elle rappelle tout son petit monde à Châtillon où elle a déjà rejoint, avec les trois plus jeunes enfants, son époux.
En mai-juin 1940, c'est l'offensive allemande et l'exode des populations, le gouvernement se replie à Tours puis à Bordeaux, les ministères et les administrations déménagent... 
Pour bien faire la différence avec leur départ raté de février 1940, les enfants de Marcel et Charlotte, plus tard, préciseront toujours "le grand exode" en parlant de l'exode général. La rue se vide, le quartier se vide... Marcel et Charlotte restent, les voisins confient leurs clefs pour que Charlotte et sa fille s'occupent de leurs plantes, de leurs poissons rouges, de leurs oiseaux, de leurs poules, de leurs lapins, de leurs chiens... L'école est située juste à côté d'une usine d'armement, la S.N.C.A.S.O. (
Société Nationale des Constructions Aéronautiques du Sud-Ouest), les enfants ne sont plus accueillis que le matin... et encore, pas tous les jours... De toute manière, étudier est devenu secondaire, il faut que l'aînée s'occupe des plus jeunes, Marcel et Charlotte sont très occupés, encore plus qu'en temps ordinaire...

La Résistance est peu organisée, discrète, timide, pourtant, des hommes et des femmes agissent, dans l'ombre, sans éclat... Ils sont présents un peu partout, dans les usines comme celles de la S.N.C.A.S.O., de Ratier (Moyeux et pales d'hélice), de Bernardet (Side-cars)... Il faut aussi compter sur les employés de la Compagnie des eaux, les cheminots de la gare Montrouge-Châtillon et, les habitants... Dès 1942, sur l'initiative du Front National(1), tous se regroupent en une milice patriotique qui sera intégrée au 61ᵉ groupement et formera la 59ᵉ et la 61ᵉ compagnie des F.F.I.

61ème GROUPEMENT DES MILICES PATRIOTIQES
59ème et 60ème COMPAGNIE DES F.F.I.
LISTE DES F.F.I. de la COMMUNE de CHATILLON-sous-BAGNEUX.


 

Localement, l'activité consiste à :

  • la lutte contre les collaborateurs,
  • la protection d'un émetteur clandestin,
  • la distribution de la littérature clandestine,
  • le collage des affiches et papillons,
  • le pilotage des parachutes alliés
  • la fabrication des clous et leur utilisation contre l'ennemi,
  • la fabrication de grenades, 
  • l'organisation de grèves et le sabotage dans les usines Ratier, S.N.C.A.S.O., Bernardet, gare de Montrouge-Châtillon,
  • communication des plans de production des usines travaillant pour l'ennemi,
  • action pour la libération des ouvriers arrêtés lors des grèves et sous l'impulsion énergique des résistants, des ouvriers ont été relâchés,
  • destruction des panneaux de signalisation ennemis,
  • sabotage du recensement des hommes de 16 à 60 ans et des femmes de 18 à 45 ans par enlèvement des dossiers,
  • fourniture de 120 kg de cheddite(2) à l'état-major F.T.P.(3)
  • organisation d'une mairie clandestine, avec cachets et papiers allemands et français servant au dépannage de tous les réfractaires et des prisonniers évadés,
  • communication des emplacements des batteries allemandes

Les actions s'intensifient :

  • lutte armée contre l'ennemi, 
  • attaque de la Gare de Montrouge-Châtillon le 12 août 1944 : 1 mort et 1 blessé français,
  • attaque des camions allemands boulevard de Vanves : 1 mort français,
  • attaque de la Tour Biret : 1 Allemand tué, 1 Français blessé, une auto-mitrailleuse incendiée,
  • construction des barricades,
  • prise de la mairie le 19 août 1944 avec garde de jour et de nuit,
  • organisation effective de la vie communale,
  • prise en charge efficace du ravitaillement de la population dès le 19 août : 1 mort par action de l'ennemi par suite de l'attaque des convois de ravitaillement,
  • arrestation, à la Libération, de collaborateurs et agents ennemis,
  • perquisitions, service d'ordre et sécurité assurés en liaison avec la gendarmerie en l'absence de la police. 

A quelles activités Marcel a-t-il effectivement participé ? On ne le sait pas, il n'en a jamais parlé à sa fille qui, pourtant, a eu quelques confidences de la part de sa mère, Charlotte Muyllaërt, mais au sujet de ses activités à elle, pas à celles de Marcel. Il faut absolument que je mette par écrit tous les souvenirs de ma mère au sujet des activités de Charlotte Muyllaërt.

Ce qui a marqué à tout jamais l'esprit de la P'tite Denise à cette époque est "le chant des partisans" diffusé en sifflement à la radio. 

Paroles du chant des partisans (de la libération) écrites par Denise Beckrich, en 1943

Catherine Livet

Sources : Archives privées, souvenirs, Mémoire des Hommes

Notes : (1) Front National est un mouvement de résistance intérieure française créé par le Pari communiste français (P.C.F.) - '2) Cheddite = explosif - (3) F.T.P. = Francs Tireurs et Partisans. 


 

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