RDVAncestral avec François Desfours
Me voici plongée dans des recherches généalogiques, je me brule les yeux à déchiffrer les actes, page après page, à la recherche de celui du mariage des parents de l’une des ancêtres de mes fils et… je le trouve… Il est incroyable ! Il fait six pages… Une mine de renseignements… Mon corps est las, mais mon esprit, heureux, trépigne d’impatience, animé par le désir d’en savoir encore plus… il est inutile de tenter de le retenir, le voici déjà parti à la recherche de celui qui est cité en qualité de fiancé de ce précieux acte de mariage.
Bonjour François Desfours. Je sais que vous ne me connaissez pas et que vous êtes surpris que je vous accoste ainsi. Dès années après que vous ayez quitté la vie terrestre, l’un de vos très lointains descendants, François de Faucigny, est devenu le père de mes fils ; il avait pour mère Jeanne Marcelle Georget dont je suis en train de reconstituer la généalogie. C’est en consultant l’acte de mariage, à Avranches, aujourd'hui dans la Manche, de votre fille Marie Jeanne avec Jacques Philippe Lechartier, que j’ai appris votre identité et celle de votre épouse.
J’ai cherché votre propre union et, j’ai découvert toutes les difficultés que vous avez rencontrées pour pouvoir prendre femme, mais vous teniez à ce mariage et vous avez fait tout ce qu'il fallait pour qu'il puisse être célébré.
Au début de l’année 1784, dans cette France qui souffre, au cœur de l’hiver particulièrement rigoureux, vous devez faire face à des problèmes particuliers et, avec votre sœur Marguerite, vous avez été obligé d’envoyer « une humble supplication » à Monsieur le lieutenant général du baillage d’Avranches, en lui expliquant que vous étiez sur le point de vous marier avec Jeanne Leroy, et votre sœur avec François Allain. Votre mère, Marguerite Poulain était consentante pour ces deux unions, cependant vous n’aviez pas pu obtenir le consentement de votre père, Jean. Et pour cause ! Il y a déjà 17 ans qu'il a pris ses cliques et ses claques, qu’il a quitté le pays et qu’il n’a donné aucune nouvelle… au pont tel que, comme c’est si bien écrit dans votre requête : « Il y a lieu de présumer qu’il n’existe plus. »
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| Extrait de la supplication - Archives de la Manche |
Votre sœur est désormais âgée de 31 ans et donc son mariage devrait être validé sans qu’elle ait besoin de ses parents. Vous avez atteint votre 26è année depuis le 02 août 1783, ce qui fait que vous êtes encore trop jeune pour pouvoir vous passer du consentement de votre père pour vous marier. Vous demandez donc que le magistrat vous en donne l’autorisation : « Les magistrats sont les pères civils de tous les citoyens et si le père naturel abandonne ses enfants, il faut bien que les magistrats viennent à leur secours ! »
Vous présentez votre supplique le 19 janvier, secondé par votre mère qui parle pour sa fille. Votre demande est prise au sérieux et une réponse positive vous est donnée par écrit.
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| Réponse à la supplique de François Desbours et de sa famille - Archives de la Manche |
En tous les cas, je suis heureuse de constater que votre mère sait signer, mais un peu chagrinée que vous ne sachiez pas le faire. Je ne sais pas si vous savez lire, mais je constate que, en bas de la supplication, là où vous tracez votre marque, votre patronyme est écrit Des Foux.
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| Signature M. Poulain et marque de François Desfours - Archives de la Manche |
Votre mariage est célébré le 15 février suivant et, à la lecture de l’acte, je continue à glaner quelques précieux renseignements. Vous êtes originaire de Saint-Médard-de-Celland (1) et vous êtes domestique, depuis quelques temps, à Marcey-les-Grèves. Votre fiancée est Jeanne Perrine Leroy, elle est âgée d’environ 25 ans et est originaire de Subligny ; elle est la fille de Jean, qui est laboureur, et de feue Marie Levasseur. En plus de votre mère, vos frères Guillaume et Gabriel sont venus assister à votre union, ainsi que votre cousin Pierre Vernier et François Allain qui est titré votre beau-frère.
Je n’ai pas trouvé l’acte de mariage de votre sœur Marguerite entre la date de votre requête auprès du lieutenant général et celle de votre propre mariage, mais des registres couvrant les périodes concernées sont absents… Ensuite, je me demande si ce mariage n’aurait pas pu être célébré beaucoup plus tôt, peut-être lorsqu’elle n’avait pas encore atteint la majorité matrimoniale et qu’elle avait juste besoin de faire valider son union…
Je pense que vous avez quitté Marcey-les-Grèves très tôt après votre mariage… Et nous voici dans un lieu chargé d’histoire, en position haute, stratégique, dont la partie située à l’ouest fait face au Mont Saint-Michel, et au pied duquel, côté nord, la Sée, et côté sud, la Sélune, se jettent dans la mer. Les fortifications, très anciennes, sont encore présentes bien qu’Avranches ne soit plus considérée comme une place forte et que son château ait été vendu à la découpe. La cathédrale Saint-André domine…
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| Vue d'Avranche au 17e siècle (2) |
Celui qui semble être le premier enfant, fruit de votre union avec Jeanne Perrine, naît en 1790, à Avranches. C’est le jour de sa naissance, le 07 mars, qu’il est baptisé par le vicaire Ferandel, pourtant, le père Cousin, curé de la paroisse Saint-Gervais, où le baptême a été célébré, officie toujours et signe l’acte suivant, daté du 09 mars. L’enfant est prénommé Jean, son parrain est Jacques François Dubois, qui signe, et sa marraine est Anne Françoise Guillochet. Malheureusement, en cette époque très difficile, où la mort fleurte avec chaque vivant, le bébé, petit être particulièrement fragile, décède le 23 novembre de la même année et est inhumé le jour même. Si le vicaire Ferandel signe encore cet acte, l’enterrement a été fait en présence de maître François Jacques Robert, prêtre, et de maître Pierre Julien Lavigne, diacre.
Le vieux curé Cousin a toujours refusé la Constitution civile du clergé… En ce jour du 23 novembre 1790 ou le décret rendant le serment obligatoire n’est pas encore adopté, le curé Pierre Cousin est-il caché chez un fidèle paroissien où est-il déjà emprisonné au Mont-Saint-Michel ? En tous les cas, le vieux prêtre décèdera dans sa geôle le 06 octobre 1794, âgé d’environ 90 ans.
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| Extrait de l'acte de décès de Pierre Cousin, curé de Saint-Gervais d'Avranches - Archives de la Manche |
Le curé
de Saint-Gervais n’est pas le seul à subir les foudres révolutionnaires. Le
grand doyen du chapitre, le très estimé Scipion-Jérôme Brigeat de Lambert, a
également refusé la constitution civile du clergé et est parti se réfugier dans
sa région natale… où il sera arrêté en mai 1793 et conduit à Rochefort où il
décèdera, sur le ponton « le Washington » le 04 septembre 1794. Une
plaque en sa mémoire sera installée en 1891, en l’église Saint-Gervais.
Monseigneur
Pierre Augustin Godart de Belbeuf, évêque d’Avranches depuis 1774, voit son
évêché supprimé par la constitution civile du clergé et émigre en Angleterre où
il décèdera, près de Londres, en 1808. Les restes de l’évêque seront rapatriés
à Avranches en 2009 et trouveront leur dernière demeure à la basilique
Saint-Gervais et Saint-Protais, en 2011.
Le roi des Français, qui fut Louis XVI, dernier roi de France et de Navarre jusqu'à la constitution de 1791, a perdu la tête, guillotiné place de la République à Paris, sous le nom de Louis Capet, le 21 janvier 1793. Je me demande comment vous avez appris la nouvelle et ce que vous en avez pensé. Ce qui se passe en Normandie est tout aussi effrayant. Avez-vous senti la terre trembler sous le martellement des sabots des centaines de chevaux qui se déplacent ensemble, droit vers la Manche ? Ce sont les Vendéens qui grondent contre la République et dont l'armée vient de faire son entrée en Normandie dans le but de prendre le port de Granville pour établir un pont avec l'Angleterre afin d'en obtenir des secours. Le 13 novembre 1793, les Vendéens marchent sur Avranches… dont les remparts n’ont pas été entretenus depuis tant de temps et dont la défense n’est assurée que par les habitants et ceux des environs, sans armes, sans formation… A tel point que, le 14 novembre, tous fuient devant la cavalerie vendéenne qui vient de fouller le sol du pays avranchin.
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| Les Vendéens devant Granville - 15 novembre 1793 (3) |
François, quel a été votre rôle durant tous ces cruels événements ? Quel était votre état d’esprit ? Comment avez-vous vécu ce terrible massacre? Comme j’aimerais que vous puissiez me transmettre vos pensées !
En cette période trouble, ou tout change, ou le calendrier lui-même a été remanié, Jeanne Perrine arrive tout de même à donner la vie, le 15 Pluviose de l’an 2 (4), à une petite fille. La rédaction de l’acte est un peu curieuse, en contradiction avec les idées neuves : « […] à laquelle a été donné pour prénom Anne Françoise, par le citoyen François Letellier […] et par la citoyenne Anne Françoise Guillochet […] » Ces deux citoyens ne seraient-ils pas le parrain et la marraine du nouveau-né ? Anne Françoise va grandir et se marier à Avranches.
Malgré les grands bouleversements qui balaient tout ce qui était alors la norme, la vie continue et Marie Jeanne naît le 22 Fructidor de l’an 5 (5) ; les déclarants sont Julien Pinet, âgé de 28 ans, et Jeanne Allain, âgée de 35 ans. Là encore, ces deux personnes ne seraient-elles pas le parrain et la marraine du bébé ? Marie Jeanne, l’ancêtre de mes fils, est née chez vous, rue Dame Jeanne Destouches, à Avranches, vous exercez le métier de plafonneur et, surprise, vous signez l’acte de naissance de votre fille.
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| Signatures de François Desfours et des témoins à la naissance de Marie Jeanne en 1797 - Archives de la Manche |
Ho ! Mais, que ce passe-t-il ? Pourquoi érige-t-on ce mat, surmonté de bras articulés, sur les vestiges de la cathédrale qui avait été très endommagée en 1794 et dont la voute s'était effondrée en 1796. Ha ! Voilà donc à quoi ressemble le télégraphe Chappe, on peut le contempler tout à loisir puisqu'en cette année 1799, il vient d'être instalé sur la tour nord qui est restée debout. Les tours, dont celle située au nord, seront détruites en 1812 et le télégraphe sera déplacé sur une tour pyramidale construite sur les ruines du donjon du château.
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| Télégraphe de Chappe sur les ruines du donjon du château d'Avranches en 1812 (6) |
Le temps passe, la tempête révolutionnaire se calme et le calendrier grégorien a retrouvé sa place. Nous sommes toujours à Avranches où, le 24 novembre 1813, votre fille Anne Françoise devient Madame Julien Lesellier (Lecellier). Dans l’acte de mariage, votre patronyme est orthographié Desfoux, c’est ainsi que votre fille signe et, ce qui est étrange, est que vous modifiez aussi votre signature qui de Desfours passe à Desfoux, cependant, votre frère Gabriel, témoin de l’union, signe Desfours. Vous êtes toujours plafonneur.
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| Signatures lors du mariage d'Anne Françoise Desfours/Desfoux en 1813 - Archives de la Manche |
Nous arrivons au mariage de Marie Jeanne, célébré le 19 juillet 1819 à Avranches où vous habitez toujours et où vous êtes toujours plafonneur, comme votre frère Gabriel, témoin au mariage, qui déclare ne pas savoir signer. Votre patronyme est redevenu Desfours. Votre gendre est Jacques Philippe Lechartier, il est né à Ducey et exerce le métier de tanneur.
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| Signatures lors du mariage de Marie Jeanne Desfours - Archives de la Manche |
La vie s’écoule… jusqu’à la mort et votre neveu, Gabriel Pierre Desfours, âgé de 25 ans, quitte définitivement Avranches le 02 janvier 1821, son père, votre frère Gabriel, plafonneur, le rejoint le 14 mars 1822, il était âgé de 58 ans.
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| Femmes d'Avranches, 1830 (7) - Licence CC BY-NC-SA |
Oui, c’est certain, nous pourrions encore discuter pendant des heures, mais il nous faut nous quitter avec l'évocation, pas très heureuse, d'une dernière date, celle de votre décès survenu le 04 février 1845. Après une longue vie emplie de bouleversements tant personnels qu’historiques, vous vous êtes éteint, âgé d’environ 89 ans, dit ancien plafonneur, vos biens mobiliers ont été évalués à 98 Francs et vos seules héritières sont vos deux filles, Anne et Marie. J’ai quelques regrets, celui de ne pas avoir trouvé le décès de votre mère, Marguerite Poulain, et celui d’avoir perdu la trace de votre sœur Marguerite et celle de votre frère Guillaume. J’ai l’impression que, surtout que vous avez été abandonné fort jeune et que vous avez connu la Révolution, vous vous êtes bien débrouillé dans la vie qui, malgré toutes les vicissitudes, me semble avoir été stable ; sans doute étiez-vous bien installé rue Dame Françoise Destouches.
Je suis si heureuse de rejoindre mon corps qui a retrouvé assez de vigueur et d’entrain pour transcrire, le plus fidèlement possible, ce que j’ai découvert de la vie de François Desfours, ancêtres de feue ma belle-mère et donc également de mes fils.
Catherine Livet
Ce texte a été rédigé dans le cadre du #RDVAncestral
Sources et bibliographie :
Archives départementales de la Manche. Wikimanche. Les collections des musées de Normandie. Prêtres déportés sur les pontons de Rochefort.
(1) Le
Grand Celland.
(2) Description : Vue ancienne (17e siècle) de la ville haute d'Avranches avec la cathédrale Saint-André aujourd'hui disparue. Date : 17e siècle. Auteur : nc. Source : nc. Licence : Domaine Public.
(3) Lieu de conservation : Musée d'Art et d'Histoire de Granville - Titre : Le Vieux Granville. Siège de Granville par les Vendéens. Incendie de la rue des Juifs (15 nov 1793) - Dénomination : carte postale - Auteur(s), exécutant(s) : Puel, Jean (Granville, 10 octobre 1862 - Granville, 11 mars 1928) (10 octobre 1862 - 11 mars 1928), Hue, Jean-François (1751 - 1823) (1751 - 1823) - Date(s) de création : Début 20e siècle - Objet et photographie non soumis à droits d'auteur [cliché non soumis à ©]
(4) 06
octobre 1794.
(5) 08 septembre 1797
(6) Auteur : C. de Vauquelin, litho de N. Periaux - Source : gravure ancienne - Licence : domaine public
(7) Lieu de conservation : Musée d'Art et d'Histoire de Granville - Titre : Femmes d'Avranches (Département de la Manche) - Dénomination : lithographie - Domaine(s) ! Estampe - Création : Auteur(s), exécutant(s) : Charpentier Henri-Désiré (La Rochelle, 1806 - Vertou, 1883) (1806 - 1883) - Date(s) de création : 1830 ; Auteur(s), exécutant(s) : Charpentier Père Fils & Cie - Date(s) de création : 1830 - Lieu(x) de création : Nantes Objet dans le domaine public. © Leriche Antoine - Photographie placée sous Licence CC BY-NC-SA
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Beau RDV. c'est la première fois que je rencontre ce metier de "plafonneur "!
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