Jeannine

Une étrange relation
RDVAncestral de janvier 2020


Il y a plusieurs jours que je pense à mon premier #RDVAncestral de cette année 2020 et je me dis qu’il faut que je me penche sérieusement sur la seule branche taboue de la généalogie de mes fils… Mais je dois reconnaître que j’ai certaines réticences pourtant, j’ai déjà commencé cette étude… il y a si longtemps maintenant et puis… j’ai tout stoppé…
Je viens de ressortir le dossier… Un dossier papier : une chemise hier orange, aujourd’hui jaunie ; à l’intérieur, une feuille double, quadrillée, sur laquelle sont inscrits des noms, des prénoms et des dates… Cette liste recense les actes que j’ai collectés ainsi que ceux que je dois commander…
C’est fou comme mes gestes sont lents… j’ai mis plusieurs minutes à ouvrir cette feuille… les actes sont là… Je les relis mais pour un peu, je pourrais ne pas le faire tant je me souviens de tout ce qui est noté… Tous ces secrets de famille que j’ai déterrés et que j’ai vite enfouis dans un tiroir de mon bureau…

Lovée dans le petit canapé en cuir de mon salon, je déguste un verre de mon vin préféré… le dossier a glissé à terre mais je ne m’en suis pas aperçu tout de suite tellement mon esprit est parti loin, si loin…
Ne faites pas semblant d’être contente de me voir Jeannine ; déjà sur terre vous teniez ce rôle… vous n’avez jamais été crédible, personne n’a jamais été dupe… Une caricature de relation bru-belle-mère. Il faut dire que tout nous opposait… et que ce n’était pas qu’une question de générations… Aussi jeune que j’étais alors, j’étais déjà une femme libre dans son corps et dans sa tête, créative, curieuse, enjouée… vous viviez dans le passé, dans le culte de votre défunt mari dont vous étiez entièrement dépendante… vous étiez triste, amère…
C’est vrai que vous veniez de tomber de Charybde en Scylla : veuve éplorée, la succession bloquée, fâchée avec le plus jeune de vos fils et totalement déphasée par votre dépendance totale à votre époux vous aviez été forcée de quitter votre magnifique villa de Nice. Le seul réellement bon souvenir que je garde de vous est intimement lié à nos vacances dans votre demeure niçoise et votre transformation profonde, si heureuse que vous étiez de retrouver un peu de votre vie… Votre ardeur à nous faire visiter le moindre recoin de l’arrière pays mais aussi vos moments de profonde tristesse lorsque vous demandiez des nouvelles des uns ou des autres que vos interlocuteurs ne connaissaient même pas ou vous annonçaient le décès ou au mieux le départ… Je n’ai jamais tellement aimé votre maison mais j’espère sincèrement que vous n’êtes jamais allé voir ce qu’elle est devenue quelques années après sa vente… moi oui, je suis retournée voir cet endroit lors
de l’un de mes séjours à Nice et j’ai été profondément choquée par ce que des promoteurs avides en ont fait… soixante-six logements dits de grand luxe et hautement sécurisés…affreux… Seules les entrées sont restées en place, tout a été rasé, votre maison et celle du gardien, vos arbres ont été arrachés, tout a été détruit et neutralisé, il y a des grilles et des murs d’enceinte partout… Depuis, j’évite toujours les hauteurs de la ville.
Au décès de votre mari vous êtes donc venue vous installer chez votre second fils qui avait bien compris que vous étiez incapable de vivre seule mais voilà, il vit à la campagne et ce n’est vraiment pas votre truc… alors, vous finissez par acheter un appartement de trois pièces à Mantes-la-Jolie dans les Yvelines qui est ce qui ressemble le plus à une ville dans les environs de la maison de votre fils … Vous n’avez jamais aimé cette « cité dortoir » comme vous disiez… comme je vous comprends… Et puis, quelques années plus tard, vous nous laisserez tous choir pour repartir sous un soleil plus ardent… Je me souviens de votre plaisir de vous débarrasser de moi et vos petites phrases assassines -ma mémoire d’ordinateur est légendaire- : « C’est dommage, je ne pourrais jamais vous recevoir à Vence dans les Alpes-Maritimes… je n’ai qu’une chambre d’amis… et vous êtes quatre… » Pauvre Jeannine, vous vouliez rompre avec votre belle-fille mais vous vous coupiez également de votre fils, celui sur lequel vous pensiez devoir vous reposer en qualité d’aîné, et de vos petits-fils que vous n’avez jamais aimés… oh, vous n’avez jamais été méchante avec eux mais jouer à la mamie -mot que vous ne vouliez pas entendre prononcer à votre sujet- n’était pas dans vos attributions pourtant, un jour, vous m’avez déclaré, toute ébahie, que vous veniez de comprendre que la plus jeune de vos petites-filles, une des enfants de votre second fils, vous aimait… il était temps de vous en rendre compte, la pauvrette avait déjà une douzaine d’années…
Avez-vous jamais aimé vos fils ? Vous m’avez tenu des propos édifiants au sujet du dernier né avec lequel vous étiez fâchée et auquel vous entendiez réclamer le remboursement des frais de pension de sa majorité jusqu’au décès de son père sous prétexte qu’il a vécu avec vous sans débourser un sou. Et puis, vous comptiez bien également lui réclamer le remboursement du sac de golf et des clubs qui le garnissaient que votre époux lui avait offerts… Et je passe sur les autres griefs que vous formuliez à l’époque à son encontre… Heureusement vos autres fils et les personnes de votre entourage en général vous ont dissuadée de le faire…
 Il y avait tant de souffrances dans le cœur du père de mes fils… Le centre de votre vie n’était nullement vos enfants, c’était votre époux que vous vénériez et sa mère, Marguerite, qui vous fascinait… Vous me disiez : « C’est dommage que vous n’ayez pas pu la connaître, elle vous aurait plu. Elle parlait si bien, elle avait un port si altier… elle était si royale… vous pensez, une grande dame… J’avais toujours peur de lui déplaire… Pourtant, elle était très simple, charmante… Je n’ai jamais compris pourquoi elle disait qu’elle était fleuriste avant son mariage… je pense qu’elle avait du prendre un petit emploi lorsqu’elle était jeune… pour s’amuser… »
Je vous ai toujours trouvée bien étrange Jeannine et dès le début de notre rencontre, je me suis demandé si vous saviez que votre mari, si adoré, avait menti comme un arracheur de dents… et aujourd’hui encore, je pense que non… Je connaissais le secret de votre époux… Mais je n’ai rien dit pour ne pas ajouter de la douleur à celle qui étouffait déjà votre famille…
En revanche, je n’ai découvert que bien plus tard, après votre départ pour le voyage sans retour, que vous m’aviez également menti… comme vous aviez menti avant à vos propres fils.
Jeannine, vous avez passé toute votre très longue vie dans le mensonge à part, peut-être, vos vingt-deux premières années.
Des détails incroyables reviennent à mon esprit et je me souviens de ce déjeuner à la campagne, chez votre second fils un jour où sa belle-mère était présente ; elle avait un caractère diamétralement opposé au votre et vous taquinait souvent « Ah Jeannine ! J’ai pensé à vous dimanche dernier ; vous avez raison, vos bondieuseries ont du bon… je me suis empiffrée de pets de nonnes à m’en faire éclater le ventre ! »
Bon, vous finissiez par rire avec elle mais là où vous ne plaisantiez jamais c’était sur les règles du mariage… et vous étiez outrée lorsque vous rencontriez une « fille-mère » comme vous disiez… Alors, voyez-vous Jeannine, lorsque j’ai pris connaissance de votre acte de mariage et que j’ai constaté que vous aviez convolé en justes noces un cinq juillet et que votre fils est né le 19 octobre suivant… j’ai souri… Ce n’était là que petite cachotterie mais, il n’y a pas si longtemps, j’ai découvert un gros, un très gros mensonge de votre part et vraiment, très attachée à la notion de famille et de respect des parents, je n’ai pas apprécié du tout… mais bien entendu, vous n’êtes plus là pour m’expliquer le pourquoi de cette fable que vous avez servie à tous, certainement depuis votre mariage.
Lorsque je suis devenue mère pour la première fois, ma propre mère m’a aidée à accueillir mon fils aîné et mes sœurs étaient également très présentes. Alors vous m’avez dit, et vous aviez l’air parfaitement sincère, que vous aviez été obligée de vous débrouiller toute seule à la naissance de vos fils, vos parents étaient décédés et vous n’aviez ni frère ni sœur… Bien entendu, je n’ai rien demandé de plus que ce que vous veniez de dire… sauf que Jeannine, vos parents étaient vivants lors de la naissance de votre aîné et, si je n’ai pas encore retrouvé votre père après cet événement, j’ai retrouvé le décès  de votre mère, dès années après la naissance de tous vos enfants… dans la ville où vous êtes née… 
Comme à cette époque où j’étais jeune et que je vous écoutais parler de vous, me vient aujourd’hui à l’esprit cette question : « Mais pourquoi ne parle-t-elle jamais de ses parents ? » et comme hier, une autre question suit aussitôt « Y aurait-il eu un drame terrible dans son enfance ou a-t-elle simplement eu honte de ses parents ? »
Je ne fais que débuter l’enquête Jeannine et pour l’instant rien ne peut laisser présumer un problème quelconque. Votre grand-mère est née en 1870 d’une fille-mère, elle n’avait même pas 16 ans lorsqu’elle a mis au monde votre mère qui a été légalisée par le mariage de ses parents en 1888… l’union n’était guère solide et le couple a divorcé en 1894…  Il est certain que cette façon de vivre n’est pas très conforme à vos principes religieux mais tout de même, votre mère n’y était pour rien… Auriez-vous renié votre mère pour ces raisons ? Ce n’est pas vraiment crédible.
Isabelle Houbre, puisque tel est le nom de votre grand-mère maternelle, semble être complètement sortie de la vie de ses enfants et pour cause : elle serait décédée… En tous les cas, on le croît -où du moins on le déclare- … C’est ce que semble affirmer votre oncle Marcel lorsqu’il se fait recenser en vue du service militaire en 1909.
Avez-vous connu votre oncle maternel et vos cousins ? Car je n’ai aucun souvenir que vous m’ayez parlé d’eux.
En revanche, lorsque votre mère épouse votre père, elle ne dit pas que votre grand-mère est décédée mais l’assemblée déclare sous serment qu’elle ne sait pas où elle se trouve. Il est à noter que l’acte de mariage de vos parents ne fait pas mention du divorce de vos grands-parents et «l’absente» est dite épouse de Jules César Bazile, votre grand-père maternel. Je sais où se trouvait votre grand-mère à ce moment là et je sais aussi qu’elle s’est remariée.
 
Erreurs sur actes, interprétation du rédacteur ou mensonges ? Le doute est permis…

J’ai commencé à remonter, un peu, la branche généalogique de votre grand-père et j’ai encore trouvé un élément qui ne vous aurait guère plu mais  l’événement remonte au 06 avril 1792. Il faut nous rendre à Coutances dans la Manche pour assister au baptême d’un nouveau-né qui vient d’être confié aux sœurs de la Charité. Cet enfant n’a pas de nom, il n’a pas de prénom, il est Bazile, né de père et de mère inconnus… seule la sage-femme -et sans doute quelques initiés- connaissait l’identité de la parturiente mais elle a été tenue secrète.
Mais franchement Jeannine, je suis convaincue que vous n’avez jamais eu connaissance de cette particularité et quand bien même… vous ne pouvez pas avoir renié vos parents parce que la naissance du grand-père de votre grand-père n’est pas conforme à vos convictions religieuses !
Alors, le « drame » que l’on peut suspecter à cause de votre étrange comportement vis à vis de vos parents est-il à débusquer du côté de votre père ?
J’ai donc retrouvé le décès de votre mère qui, contrairement à ce que vous avez toujours affirmé, est survenu de longues années après la naissance de vos fils mais je n’ai pas encore la date du décès de votre père.
Il était coiffeur lorsque vous êtes née, vous avez déclaré qu’il était courtier en immobilier lorsque vous vous êtes mariée… sans être assistée par vos parents… Est-il vrai qu’il ait un jour exercer ce métier ? Aujourd’hui, je ne le sais pas et comme votre acte de mariage comporte un très grand nombre  de mensonges je pense qu’il est légitime qu’une fois de plus je doute de votre parole…  En tous les cas, je vais assez facilement pouvoir trouver cette vérité.

Jeannine, il ne sert plus à rien de mentir… aidez-moi à comprendre pourquoi vous avez renié vos parents !

Voyez-vous Jeannine si l’on me demandait de vous résumer en un seul mot je prononcerais sans hésiter : frivole !

Vous aviez une vingtaine d’années, vos rêves de jeune fille d’alors vous sortaient de votre vie un peu étriquée de Tourangelle  et un jour, le prince charmant de vos songes est apparu dans les rues de la ville sous les traits d’un beau ténébreux, altier et magnifique dans son prestigieux uniforme d’aviateur et lorsque ses yeux de velours sombre ont daigné se poser sur votre petite personne vous vous êtes sentie chavirer… et lorsque vous avez appris qu’il était un véritable prince terrestre… vous avez perdu la tête et vous vous êtes donnée corps et âme à cet homme que vous avez littéralement déifié… toute votre vie… bien au-delà de la sienne… vous avez donné tout votre amour à une seule personne… il n’en restait plus une seule miette pour quelqu’un d’autre… même pas pour ce bébé qui déjà vivait en vous en déformant votre corps et en vous causant des nausées si violentes qu’elles vous empêchaient souvent de poursuivre cette « vie sociale » si riche que vous veniez tout juste de découvrir…
Vos parents vous ont-ils semblé beaucoup trop modestes pour être présentés à votre imposante belle-famille ?
Pourtant, vous avez été  fort bien accueillie, malgré votre mariage à la sauvette, par votre magnifique et si impressionnante belle-mère et par son époux… que vous trouviez… comment dire… un peu « rustique »… avec ses goûts que vous ne compreniez pas comme le plaisir d’aller à la pêche à la ligne dans la rivière ou la marre locale… seulement accompagné d’un saucisson et d’une bonne bouteille de Bordeaux… Je pense que vous n’aviez pas compris qui était cet homme car dans le cas contraire, vous connaissant comme je vous connais, vous l’auriez également mis sur un piédestal.
Je crois bien qu’il faudrait que je trouve une formidable preuve du contraire pour me faire revenir sur ma conviction profonde qui est réellement que vous trouviez vos parents beaucoup trop simples pour être présentés à votre nouvelle famille.
Et puis, mon attention a été détournée de votre petite personne par vos ancêtres paternels car, en commençant à m’intéresser à votre grand-père, j’ai appris qu’il était armurier à la facture de Châtellerault dans la Vienne… et que sa grand-mère paternelle était née également dans la Vienne… dans une maison acadienne… et c’est cet élément qui aujourd’hui est le but de mes recherches.

 
Il faut maintenant que je vous quitte rapidement Jeannine, ne vous posez pas trop de questions au sujet de ma visite, jetez un œil de temps à autre sur terre et regardez vivre vos petits-fils qui sont aujourd’hui des hommes, il n’est jamais trop tard pour bien faire… ils ne vous en veulent pas, ils n’ont aucune acrimonie à votre égard… En réalité, ils ne vous connaissent pas.
Je dois maintenant transcrire le plus rapidement possible notre rencontre avant que mes souvenirs deviennent flous mais je reviendrais car il faut que je retrouve les photos de vous et de votre mari que j’ai oubliées dans je ne sais pas quel carton de la cave ou du grenier de ma maison de campagne.

Catherine Livet

Ce texte est rédigé dans le cadre du #RDVAncestral de janvier 2020



10 commentaires:

  1. Parfaite lecture en ce doux samedi de Janvier pour commencer le #RDVAncestral millésime 2020, on s'y croirait et il faut avouer que les secrets de famille sont, quoiqu'on en dise très intéressants !

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    1. Merci beaucoup. C'est vrai qu'il y a une attirance certaine pour les secrets.

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  2. Comme c'est bien raconté ! C'est compliqué les secrets de famille, et malheureusement quand les protagonistes ne sont plus là il devient difficile de faire la part des choses...

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    1. Merci Christelle. Oui, je pense que je ne saurai jamais l'entière vérité.

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  3. Et bien chère cousine, ton #RDVAncestral très personnel m'a touché. Je comprends que la situation ne devait pas être du tout facile à vivre. C'est toujours difficile de revenir aux recherches qui concernent les secrets de famille. En tout cas, tu racontes cette histoire avec pudeur.

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    1. Merci beaucoup Sébastien. Me voici partie pour une nouvelle aventure généalogique.

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  4. Superbe texte pour raconter une personne avec qui vos relations étaient clairement moins superbes... Ce billet est très réussi et cela a pourtant dû être un exercice bien compliqué.

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    1. Merci Béatrice. Oui, j'ai eu quelques difficultés à rédiger cet article car je ne voulais pas que l'on croit que nous étions à couteaux tirés... ce n'était pas le cas... Nous étions toutes les deux diamétralement opposées... nous n'aurions jamais pu vivre sous le même toit plus que nous l'avons fait (20 ou 30 jours au plus pendant les vacances)

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  5. Ton histoire est bouleversante je l'ai lu jusqu'au bout et j'ai eu les larmes aux yeux, on sent bien l'inimitié qui vous liait toutes les deux mais à côté de ça il y'a un profond intérêt et respect et ça j'admire. Bravo pour ce beau billet rempli d'émotions !

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  6. Merci beaucoup Loïc. C'est sûr, nous n'étions pas faites pour nous entendre mais bon, nous n'étions pas ennemies pour autant... nous avons toujours fait ce qu'il fallait pour éviter les conflits

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Merci pour cette lecture.
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