L'enfant probe

 Il fait un peu froid lorsque je regagne mon domicile ce soir. La nuit est déjà tombée, la maison a fermé ses volets, elle est tout silence, comme endormie... Demain, elle bruira de tous les sons d'une vie intense mais aujourd'hui, elle n'est qu'à moi et je me délecte de son calme si rare... J'aime tellement ces moments où je me retrouve seule avec mes pensées, si exceptionnels qu'ils en deviennent précieux... Je laisse aller mon esprit, il virevolte dans le salon dans lequel je me suis installée confortablement, il s'attarde sur chacun des meubles, sur chacun des objets conservés dans cette pièce chargée de souvenirs mais je sais qu'il aime les grands espaces... et le voici qui se détache de mon corps trop lourd pour le suivre, il s'élève, semble traverser les murs épais... Il est parti à la rencontre d'un autre esprit qui l'appelle depuis quelques jours...

Comme je suis surprise ! Il n'est pas habituel que je rencontre un tout jeune enfant, heu, je veux dire un grand garçon comme toi ! Laisse-moi deviner... tu as plus ou moins 7 ans... l'âge de raison ! C'est sans doute pour cette raison que tu es le héros de cette si belle aventure dont je vais être le témoin. Je pense que tu t'appelles Jules... Tu me parais bien étonné... Bon, il est vrai que je m'amuse un peu à tes dépens... si je sais tout cela à ton sujet, c'est que, dans mon ordinateur, j'ai tout un tas de documents qui me permettent de reconstituer sinon l'intégralité de ton passage sur terre du moins les grands événements de ta vie.

Tu es né le 14 septembre 1881 à Tourcoing dans le département nommé Nord, en France, de Désiré Rahyr et de feue Sophie Dehu, maman dont tu ne peux pas te souvenir puisqu'elle est morte en 1884 en donnant la vie à une petite fille qui aurait pu être ta sœur mais dont, peut-être, tu n'as même jamais entendu parler parce qu'elle n'aura survécu qu'un tout petit peu plus d'un mois. Ton père ne s'étant pas remarié, il est probable que tu aies été confié aux bons soins de ta sœur Marie née en 1868.

Ce 23 octobre 1888 - qui nous intéresse aujourd'hui -, comme tu le fais souvent, tu sautilles gaiement dans les rues de Tourcoing que tu connais bien... Il est environ 11 h du matin lorsque tu arrives au niveau de la belle maison de Monsieur Salabre-Delcourt - un notable, il est directeur de la filature du même nom - tu t'arrêtes net... ton œil vient d'être attiré par un objet brillant... Oh quelle chance ! Une montre en argent et un morceau de chaîne du même métal attendent sagement, au pied de la haie que tu les ramasses... Tu ne te fais pas prier et, tout content, tu files montrer ta trouvaille à ton frère qui, les yeux écarquillés, t'arrache l'objet des mains et, tout en te posant une kyrielle de questions, t'entraîne vivement sur le chemin de la mairie...

C'est au tour de Monsieur le maire de t'interroger et hop, vous voici repartis à pas vifs, il faut que tu montres à ces messieurs l'endroit précis de ta découverte... On fait venir les gendarmes à qui tu dois renouveler tes explications.

Zut alors que d'histoires... Si tu avais su, tu aurais poussé du pied la montre sous la haie ou alors, tu l’aurais cachée dans un trou pour venir la voir plus tard…

Mais voilà que le gendarme te félicite en te posant solennellement sa grosse main sur l’épaule, Monsieur le maire te tapote paternellement la tête en te disant « Je suis fier de toi mon garçon », ton frère Charles n’en finit plus de sourire et de se confondre en remerciements pour les compliments que tous les badauds, maintenant nombreux, te prodiguent… te voila un peu étonné, embarrassé aussi mais il te  faut avouer que tu commences à te sentir bien fier également… tu es le centre du quartier… Monsieur Narcisse Démarque, le marchand de pipes qui habite l’estaminet de « Ma Campagne », sentier des onze chênes, arrive en courant, il te pince légèrement la joue et te fourre une dose de tabac dans la main en te recommandant de la donner à ton père ce soir en remerciement d’avoir rapporté la montre… sa montre… 

Parce que la voilà l’affaire… en rentrant hier au soir vers neuf heures, Monsieur Démarque s’est fait bousculer par un individu qui lui a dérobé sa montre… aux cris de la victime, un passant, Monsieur Dalle, s’est interposé et a stoppé le voleur qui se dirigeait tranquillement vers la rue des omnibus… Le malfaiteur est remis à la police mais, proteste de son innocence et en effet, on ne trouve pas de montre sur lui… se voyant pris, il avait jeté son larcin dans une haie, bien décidé à venir le récupérer dans quelques jours… L’inculpé est Jean-Charles Samez, il est âgé de 32 ans, est né à Gand, est fileur et demeure rue du Nord.

Depuis ce jour, j'ai l'impression que tu ne sautilles plus si souvent dans les rues de Tourcoing, tu marches beaucoup plus lentement, scrutant le bas des haies… espérant trouver un nouvel objet précieux… 

J'ai adoré discuter avec toi mon grand, il n'est pas si répandu de tomber sur une si jolie histoire à l'époque où tu vivais mais maintenant, il faut que je retourne chez moi... la maison que j'habite s'éveille, elle ouvre ses volets, elle embaume des odeurs mélangées du café qui passe et des croissants qui dorent dans le four... elle m'appelle... je dois répondre et reprendre la place qui est la mienne sur terre...
Adieu petit Jules, mais reste aux aguets de la planète terre... je vais encore te surprendre dans peu de temps... tu vas voir, je connais très intimement ton père, ton frère Charles que nous venons d'évoquer et tes oncles et tantes paternels...
 
Catherine Livet
 
Ce texte est publié dans le cadre du #RDVAncestral du mois d'octobre 2020 
 
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Sources/Bibliographie :
  • Archives du Nord,
  • Bibliothèque numérique de Roubaix
  • "L'avenir de Roubaix-Tourcoing" du 25/10/1888
  • "Journal de Roubaix" du 25/10/1888

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6 commentaires:

  1. ton histoire me rappelle celle de ma manan, à Tharon, en 1943, elle trouve une bague, un solitaire, aux murs était placardés des affiches relatives à cette perte, indiquant "forte récompense" maman toute heureuse va reporter la bague, comme c'etait une enfant, en guise de forte récompense elle reçut un petit gâteau de la patisserie... du haut de ses 93 ans le petit gateau n'est toujours pas digéré !

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  2. Ah oui, il y a des souvenirs qui restent ! Un gâteau vaut bien une dose de tabac !

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  3. Tout cela est agréablement raconté, vivant
    Belle manière d'exploiter des coupures de presse

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  4. Encore une fois, on s'y croirait !

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  5. Et ainsi la coupure de presse devient une histoire joliment racontée.

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