Prologue : La jeune Henriette Noyon a été condamnée aux travaux forcés à perpétuité pour complicité d’homicide volontaire avec préméditation. Elle vient d’être admise à la prison pour femmes de Clermont dans l’Oise.
Henriette sursaute, sur le qui-vive, au son de la cloche que la sœur des Filles de la Sagesse agite en arpentant les longs couloirs que forment les rangées de lits étroits de ce sinistre dortoir.
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| Un dortoir - photo extraite de : "Au Bagne des Femmes" de Paul Sémant et Camille Gramaccini aux éditions E. Flammarion" |
Non, ce n’était pas un cauchemar, elle est bien incarcérée et vient de passer sa première nuit au milieu d’une cinquantaine d’autres détenues de cette lugubre prison pour femmes. A nouveau les larmes brouillent son esprit autant que sa vue... elle ferait n’importe quoi pour remonter le temps afin de dévier le cours de son destin, mais il n’est plus temps de pleurer sur son sort, la sœur vient de lui intimer l’ordre de se lever et d’imiter ses camarades.
Sans un mot, dans le vacarme né des sabots qui entravent la marche, en chemise, la lourde jupe de rude laine grise pliée sur le bras, les mains encombrées par la cuvette et le broc qui lui ont été alloués, elle suit ses compagnes jusqu’à une vaste pièce inondée de lumière... L’eau fraîche dont elle s’asperge le visage finit de lui remettre les idées en place jusqu’à ce que, les yeux écarquillés par la surprise, elle assiste à l’étrange métamorphose des autres détenues... elle ne distingue plus que des têtes posées sur d’insolites cloches grises et mouvantes... Pour lutter contre l’impudeur et le vice de certaines, les sœurs ont trouvé une solution qui consiste à passer la jupe de pesant droguet par la tête et d’en nouer le cordon autour du cou... formant une sorte de cape protectrice. Ce n’est qu’ainsi accoutrées que les détenues, à l’abri des regards indiscrets, peuvent se dévêtir afin de procéder aux ablutions matinales.
Quelques travaux ménagers suivent ces soins corporels puis le groupe se scinde... à nouveau elle se sent perdue mais une sœur l’appelle... c’est la sœur-professeur car, comme Henriette à moins de 35 ans, elle doit obligatoirement suivre des cours... comme elle sait déjà lire et écrire, au bout d’un an passé sur les bancs de l’école intégrée à la prison, si elle est appliquée, elle pourra acquérir des notions d’histoire et de géographie dès qu’elle aura maîtrisé le calcul. Dans cette salle de classe, il est toujours interdit de discuter avec les autres détenues mais la sœur-professeur encourage et favorise la prise de parole pour lire un texte, poser une question... Henriette se sent en confiance.
Soudain, la sœur-professeur frappe un coup sec dans ses mains... Henriette imite les autres, avec un léger décalage, elle ferme livre et cahier et se lève, suit le mouvement... dans un ordonnancement dont les règles lui échappent encore, elle franchit la porte, chemine jusqu’à un guichet qui ouvre sur un préau pavé entouré sur trois faces des hauts bâtiments affectés aux réfectoires et ateliers et qui donne accès au péristyle de la chapelle, la quatrième face est celle du donjon, monumental bloc de 25 mètres de long sur une hauteur de 29... là-haut, tout là-haut, se trouvent les dortoirs... son affreux dortoir... Vite, vite, baisser les yeux... regarder le sol pour chasser cette impression d’être au fond d’un puits, d’oubliettes moyenâgeuses... Le bruit des sabots qui heurtent les pavés est assourdissant, le rythme lent et monotone de la promenade, interminable file indienne qui tourne toujours dans le même sens pendant une demi-heure, est abrutissant...
Enfin cesse cette hideuse opération de décervelage que les sœurs nomment récréation... Henriette a envie d’ôter les sabots qui meurtrissent ses pieds habitués au cuir souple de ses bottines brodées... et, pieds nus, elle voudrait courir pour remonter cette file d’indolentes pour vite retourner dans cette salle de classe, se réfugier sous la dure protection de la sœur détentrice du savoir... mais elle ne fait rien de plus que de suivre le mouvement. Si quelqu’un lui avait dit qu’un jour elle aimerait l'école, il aurait essuyé quelques invectives accompagnées de son rire gras. La sœur-professeur a remarqué le désarroi de sa nouvelle élève durant la récréation et elle l’informe, puisqu’elle sait bien lire, qu’elle a la possibilité d’emprunter l’un des 1 225 volumes de la bibliothèque de l’établissement, elle peut choisir le livre qu’elle veut et, si tous les genres sont représentés, elle trouvera un vaste choix de romans et de divertissements très prisés des pensionnaires ; elle pourra lire durant les récréations quotidiennes.
Puis vient le moment où la sœur-professeur frappe deux coups secs dans ses mains... les élèves, dans cet arrangement instinctif qui avait déjà étonné Henriette se déplacent, l’une derrière l’autre... posent les livres sur les étagères et les feuilles sur le bureau de l’enseignante.
Encore une fois, dans le son fracassant des sabots qui tapent la pierre du sol des sombres couloirs, elle marche sans savoir où elle va, se contentant de suivre le monotone mouvement de cette foule abêtie... Elle pénètre enfin dans une nouvelle salle, immense, baignée par la lumière qui pénètre par les généreuses fenêtres disposées sur deux longs murs opposés. D’étroites tables de bois ciré accompagnées de bancs assortis s’alignent à perte de vue, tirées au cordeau, de chaque côté d’une large allée... Encore une fois, les pensionnaires exécutent une mystérieuse chorégraphie qui font que chacune se retrouve assise devant une écuelle et une timbale... Henriette ne se sent pas abandonnée, elle sait que dans un instant une sœur va la guider... il lui a suffit d’y penser et une sœur inconnue appelle Henriette, lui montre où prendre la cuiller et les ustensiles nécessaires à sa prise de repas et lui désigne la place qui lui est réservée pour tout son séjour. Dans l’épaisseur du plateau de la table est dissimulé un tiroir sur lequel est gravé son matricule ; plus tard, lorsqu’elle aura un peu d’argent, Henriette pourra y stocker quelques compléments achetés à la cantine mais aujourd’hui, elle doit se contenter de l’ordinaire et biquotidienne soupe de légumes, seul plat du repas du matin, accompagnée d’une mesure de vin ; en revanche, ce qui surprend Henriette, le pain, bis mais délicieux sans doute parce que fait dans les cuisines de l’établissement, est servi à la demande.
Une stimulante odeur de choux et d’oignons fait frémir ses narines... éveille tous ses sens... ravit tout son être... son estomac crie famine... il y a vingt-quatre heures que la malheureuse Henriette n’a rien avalé.
Catherine Livet
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