Le second mariage de Robert Livet


Il fait si chaud en ce mois de juillet 2019 que le moindre geste devient un exploit à accomplir… Mais, qui me demande de faire quoi que ce soit puisque j’ai ce grand privilège d’être en vacances ? La moiteur ambiante est franchement insupportable alors, je pénètre dans la petite église dédiée, on ne sait pas réellement pourquoi, à Saint-Aubin nichée au cœur du centre ville historique de Limay dans les Yvelines.
Portail occidental
Calme et fraîcheur apportent dès le majestueux portail franchi,  un sentiment de paix et de tranquillité aux personnes présentes dans ce lieu qui garde pour toujours, du moins je l’espère, le souvenir de la vie de tant et tant de générations avant nous…
Même la voix de la conférencière est discrète et semble n’être audible que pour le groupe de touristes attentifs qui, ouvrant grand yeux et oreilles, découvrent les merveilles que recèle le monument historique mal connu. Je m’installe sur une chaise faite de bois et de paille d’un autre âge et je suis heureuse de me trouver ici car je sais que, pour une fois, dans ce lieu spécial, personne ne viendra bouleverser ma méditation et je peux laisser mon corps tenter de se reposer sur ce siège inconfortable pendant que mon esprit peut divaguer à sa guise…
C’est ici, dans cette église qui, même si elle a coqueté avec les bombes de la seconde guerre mondiale, garde l’âme qu’elle avait lorsqu’en ce 11 septembre 1724, le curé Jean Dangueuger a béni votre union avec Anne Loiseau que sa marraine, Anne Lucas, avait tenue sur les fonts baptismaux de cette même église le 29 juillet 1693.
Fonts baptismaux de l'église St-Aubin
Je me demande si vous avez connu le parvis de pierre, véritable place centrale sur laquelle se sont longtemps rassemblés les paroissiens, à l’abri de toute circulation grâce à la marche qu’il fallait franchir, et qui a aujourd’hui malencontreusement disparu lors des travaux de réfection de la rue de l’église… Il est admis de nos jours que l’église Saint-Aubin date du 12e siècle, du moins pour certaines de ses parties, mais quels peuvent être les éléments communs que nous avons connus, vous en ce jour béni de mariage de 1724 et moi en cet été 2019 ? Il y a donc ces très particuliers fonts baptismaux et c’est particulièrement étrange pour moi de contempler cette pièce de mobilier aujourd'hui classée aux Monuments Historiques et hier faisant partie du quotidien de votre épouse et, plus tard, de certains de vos enfants. Mais quoi d'autre ?
Photo Louis de Faucigny - 2019 - St-Aubin - Limay
Aidez moi Robert, regardez cette photo prise lors de ma visite, reconnaissez-vous l’intérieur de l’église ? A dire vrai, bien des changements ont eu lieu au fil des siècles, mais… la statue de pierre peinte de 1,70 m représentant une vierge debout à l’enfant, datée du 14e siècle, installée au premier pilier à gauche de la nef principale, qui a été témoin de votre union ce 11 septembre 1724 et qui a été classée le 21 mars 1904 aux Monuments Historiques, est toujours à la même place. Cette statue a été rénovée en 2010 mais, ce qui peut peut-être vous étonner, sa main droite perdue je ne sais pas quand n’a pas été ajoutée… je me demande si, lorsqu’elle assistait, bienveillante, à la célébration de votre mariage, elle possédait encore ses deux mains…

Mais Robert Livet, revenons à votre second mariage… car vous êtes veuf de mon ancêtre, Catherine Martin qui est décédée le 23 janvier 1722 à Epône où vous vivez toujours lorsque vous décidez de convoler une seconde fois. En ce 11 septembre 1724, vous avez plus ou moins 60 ans ce qui fait de vous, pardon de vous le faire remarquer, un sacré barbon… du coup Anne Loiseau paraît bien jeunette avec ses 31 ans d’existence… C’est un peu étrange de se marier à votre âge… car je ne peux pas m’empêcher de penser à vos futurs enfants… qui va leur verser quelques subsides si vous veniez à décéder alors qu’ils seraient encore trop jeunes pour gagner  leur pain quotidien ?
Pour l’instant, aucune naissance n’est en vue… Tout a été fait dans les règles et les bans ont été régulièrement publiés à Limay comme à Epône, votre paroisse ; personne ne s’oppose à votre union  et deux de vos frères, Gabriel et Guillaume, qui est vigneron à Mézières, sont venus vous assister.
Signatures sur l'acte de mariage Robert Livet - Anne Loiseau
Votre épouse est la fille de Pierre et de Catherine Lucas, son parrain, qui est sans doute témoin de votre mariage, est Marin Loiseau et sa marraine est Marie Anne Lucas, ils sont tous de la paroisse de Limay… Mais votre union va obliger votre épouse à quitter ses racines pour vous suivre dans votre foyer qui est depuis maintenant longtemps à Epône… Ce n’est pas très loin, une dizaine de kilomètres, mais tant de choses diffèrent entre la rive droite et la gauche de la Seine…
Quelques dix mois après votre mariage, les douleurs de l’enfantement se font sentir et les matrones d’Epône s’affairent autour d’Anne Loiseau car l’affaire se présente de façon un peu spéciale… tout finit bien et ce 25 juillet 1725 ce sont deux petites-filles qui poussent leur premier cri sans que l’acte de baptême dressé le même jour précise qui est l’aînée ; on nomme l’une Marguerite Catherine et l’autre Marie Anne, si je ne sais pas ce qu’est devenue cette dernière, je sais que Marguerite Catherine décède le 02 octobre 1726, toujours  à Epône… La vie suit cependant son cours et les matrones sont une nouvelle fois empressées aux côtés d’Anne Loiseau  qui semble décidément prédisposée aux grossesses gémellaires car, il est évident que cette nouvelle grossesse est double… Et ce 10 février 1727, à Epône, naissent et son baptisés, une fille, Marguerite et un fils Jean-Baptiste qui s’est vu attribué le même prénom que votre fils né de votre premier mariage et dont je descend. La petite Marguerite, décède le 20 juin 1728, trois jours avant la naissance à Epône d’un bébé de sexe masculin à qui est donné le prénom de Laurent qui décèdera à Aubergenville le 11 septembre 1729 où vous avez maintenant installé votre famille. Dans votre nouvelle demeure vont encore naître Anne, le 20 février 1731 puis, alors que vous êtes âgé d’environ 70 ans, le 18 avril 1734, Marie Anne qui sera votre dernier enfant.
Nous arrivons au 09 mars 1740, nous sommes à Aubergenville, vous avez environ 75 ans, votre vie bien remplie arrive à son terme… votre corps que vous n’avez pas ménagé est devenu bien faible… las plus que fatigué, vous êtes allongé, le curé est venu recueillir votre ultime confession… le Saint-Viatique vous a été administré et, accompagné par vos proches qui se sont regroupés à votre chevet, réconforté par le sacrement du voyage que vous avez reçu en pleine conscience, un dernier petit filet d’air s’échappe de vos poumons qui ne se gonfleront plus… vous venez de rendre votre dernier souffle… Vous serez inhumé le lendemain dans le cimetière d’Aubergenville en présence d’une grande assemblée dont votre épouse et vos frères…
Anne Loiseau, accompagnée par votre fils Jean-Baptiste second du nom, de vos filles Anne et Marie Anne âgée de seulement 6 ans, retournera à Limay, certainement prise en charge par ses frères et sœurs restés dans son village natal. C’est là qu’elle décèdera, le 28 juin 1750, elle sera inhumée le lendemain, dans le cimetière de l’église, en présence des frères de la Charité de Mantes, du maître d’école François Picard, de son fils Jean-Baptiste et de beaucoup d’autres.

Il faudra attendre le 16 janvier 1786 pour que Jean-Baptiste Livet second du nom se décide à convoler en justes noces… Il est célibataire mais déjà âgé de 59 ans lorsqu’il épouse Marie Claude Bourlier, veuve de Louis Bertrand, blanchisseuse à Limay. Le mariage est célébré par Nicolas Bêné qui n’a pris ses fonctions que depuis environ deux ans et qui signe « Nicolas Bêné, prêtre curé de la paroisse de St-Aubin de Limay les Mantes », mention que l’on retrouve également dans le corps de l’acte… La signature du brave curé va bientôt évoluer… Mais c’est une autre histoire…

Photo Louis de Faucigny- St-Aubin
Et voilà, il faut que je quitte les lieux… Les touristes ont depuis longtemps refermé la porte derrière eux… Je suis seule à présent mais certainement quelque part, une personne attend avec plus ou moins d’impatience que je parte pour pouvoir enfin verrouiller les portes pour la nuit.
Il est évident que je n’ai pas exploré toutes les merveilles qui se trouvent dans ce lieu hautement chargé d’Histoire qu’elle soit locale ou nationale.

Et oui Robert, c’est prévu, je viendrai vous voir à Mézières, à Epône et à Aubergenville pour tenter de découvrir ce qu’a été votre travail de jardinier durant ces très nombreuses années qui ont composé votre longue vie de labeur. Et puis aussi, il faut que je recherche si Jean-Baptiste Livet, second du nom, et ses sœurs, tous les trois nés de votre second mariage, ont laissé une descendance… il se peut que j’ai aujourd’hui des cousins de ce côté mal exploré de votre descendance… et il me serait agréable de faire leur connaissance.

Catherine Livet

Texte publié dans le cadre du #RDVAncestral de juillet 2019 et qui fait suite à deux autres résumant la vie de Robert Livet : 1 grande famine et un mariage     et    Robert Livet de 1694 à 1722
Et je suis en train d'écrire l'histoire du village de Limay où, comme dit dans le texte ci-dessus, il s'est marié : Abrégé d'histoire de Limay

Sources / bibliographie
Archives des Yvelines


2 commentaires:

Sébastien D. a dit…

Une visite puis une rencontre avec Robert Livet. Quoi de mieux que de visiter les lieux qu'ils ont connus pour toucher du doigt leur quotidien ?

Catherine Livet a dit…

Je trouve même que certaines promenades sur les traces de ses ancêtres sont particulièrement émouvantes. Merci, cher cousin, pour ton commentaire