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| L'établissement tel qu'Henriette l'a connu les dernières années de sa présence à Clermont |
Exténuée tant par le labeur que par la monotonie abrutissante de la journée, Henriette dort maintenant sur ses deux oreilles dans l’immense dortoir de la prison de Clermont où elle est incarcérée pour toujours. Ce matin, elle n’a pas été éveillée par l’agressive cloche agitée quotidiennement par la sœur des Filles de la Sagesse, préposée à la surveillance de la chambrée.
Elle ouvre un œil et, surprise, jurerait, si on lui demandait, qu’elle a vu la sévère sœur surveillante sourire… en tous les cas, elle en est sûre, certaines de ses compagnes fredonnent des airs enjoués et esquissent quelques pas de danse avant de chausser les affreux sabots de bois brut qui meurtrissent les pieds et ralentissent la marche… Elle se laisse gagner par la fébrilité ambiante et saute hors du lit… Henriette est bien surprise lorsqu’elle comprend que cette liesse est provoquée par l’attente de la messe dominicale… Bien entendu, Henriette n’est pas obligée de suivre l’office mais, qu’elles soient catholiques, athées et même protestantes ou juives, les détenues ne manqueraient pour rien au monde leur hebdomadaire distraction…
Les déplacements, habituellement lents qui se font dans le vacarme né des heurts des sabots sur le sol de pierre, se font aujourd’hui presque joyeux et les plus jeunes s’essaient à presser le pas, poussant un petit cri étouffé ou réprimant un petit rire lorsque leur pied sort du sabot qui entrave leur élan, se rattrapent à la rampe où à une compagne pour ne pas choir dans l’impressionnant escalier du donjon… toute la petite troupe traverse la sinistre cour de récréation à marche forcée et puis, atteignant le péristyle, tout se calme… même le claquement des sabots sur les pavés se fait plus sourd.
Henriette retient son souffle, elle est ébahie par la splendeur des ors et des fleurs qui décorent l’intérieur de cette ravissante chapelle, de toute sa courte vie, elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau et ce n’est que le début de son étonnement car devant elle se joue un extraordinaire spectacle lorsque certaines détenues se regroupent autour de la religieuse qui vient de prendre place devant l’orgue ; l’une d’elle, la soliste du groupe, d’une voix cristalline -qu’Henriette n’avait encore jamais entendue- entonne un céleste cantique bientôt repris à l’unisson par le chœur des détenues-chanteuses et de leurs bouches, habituellement plus promptes à vomir l’ordure et le blasphème, s’élèvent des sons clairs et purs qui, atteignant les voûtes sonores de la nef, retombent comme une douce pluie mystique sur l’ensemble des détenues les enveloppant d’un invisible manteau d’extase qui permet à chaque esprit de s’évader bien au-delà des grises murailles de la prison. Henriette se laisse gagner par la douceur et le mystère qui habitent alors la chapelle et, oubliant sa misère, rêve, le temps de la messe, à des jours faits de félicités.
Mais bientôt, vient le moment du rituel « ite missa est »… les prisonnières s’égaillent, perdent, au fur et à mesure qu’elles renouent avec la dure réalité, le sourire qui les transfigurait… Les sœurs font tout leur possible pour que la magie de la matinée dure jusqu’au coucher en occupant les détenues à des tâches inhabituelles comme l’entretien de la chapelle ou la répétition des chants et des prières pour le dimanche prochain… Le pot-au-feu est agrémenté de 150 grammes de viande le dimanche contre 120 grammes pour celui du jeudi.
Et puis, le lundi arrive et il faut reprendre le train-train carcéral… les jours passent… les semaines passent… les mois passent… les années passent…
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Le parloir de la prison de Rennes, si semblable à celui de Clermont |
Il y a presque quatre ans maintenant qu’Henriette est enfermée à Clermont lorsqu’on lui annonce, en ce début de novembre 1899, qu’elle doit se rendre au parloir, longue pièce divisée en trois couloirs, chacun fermé par une porte ferrée ; chaque couloir est séparé de l’autre par un grillage aux mailles si fines qu’il est impossible de passer un doigt. Dans le couloir de gauche, une banquette accueille les visiteurs ; dans celui de droite, les détenues se tiennent debout, face à leur interlocuteur et au milieu, la sœur des Filles de la Sagesse de garde arpente sans relâche le couloir, scrutant chacun et écoutant chaque parole… C’est tout juste si l’on peut reconnaître son visiteur à travers le double maillage mais Henriette n’en a cure puisque jusqu’à ce jour, elle n’avait jamais vu l’homme assis en face d’elle… Monsieur Jules Fasse, il habite 4 rue de l’Ouest à Paris, il est son tuteur judiciaire parce qu’elle est interdite légale… Henriette ne sait pas exactement ce que cela signifie mais ce Monsieur est venu spécialement jusqu’à Clermont pour la voir alors, cela doit être important… Il est difficile de se parler dans le brouhaha ambiant et les conversations sont également gênées par la présence de la religieuse à l’affût du mot compromettant, du signe suspect…
Monsieur Fasse annonce à Henriette que Léon Benoît Muyllaërt demande le divorce… elle a un peu de mal à comprendre parce que depuis son incarcération, elle n’avait jamais repensé qu’elle était une femme mariée… d’ailleurs s’est-elle un jour considérée comme telle ? Orpheline de père depuis 1879, elle a grandi auprès de Léon, le fils de son parâtre et c’est sa mère à elle qui les a élevés, au milieu de la flopée d’enfants nés des différents mariages… et puis, elle a fêté ses 18 ans et Léon ses 20 ans alors, ils se sont mariés… et Léon est parti, soldat, il a rejoint son régiment à Cherbourg… Elle est restée à Paris, seule ; l’oisiveté et l’ennui guidant inexorablement ses pas vers les cabarets bon marché à la recherche d’un peu de chaleur humaine et où les vapeurs de l’alcool frelaté lui donnaient l’illusion d’avoir des amis à la vie, à la mort !
Il est bizarre ce Monsieur Fasse, pourquoi s’opposerait-elle à ce divorce ? Il n’a plus, si jamais il en a eu un jour, aucune raison d’être et c’est bien de sa faute à elle et à elle seule si son cher ami de toujours, son frère de lait en fait, ne peut pas bénéficier des joies du mariage ; le Tribunal Civil de première instance de la Seine prononce donc le divorce le 16 novembre 1899 au profit de Léon Muyllaërt et condamne Henriette Noyon aux dépens… C’est bien volontiers qu’elle paie les frais de justice car elle sait que dehors, sa famille n’arrive pas toujours à faire bouillir la marmite et que sa mère souffre souvent de faim et de froid malgré tout le travail qu’elle accomplit et tous les sacrifices et les renoncements qui ont jalonné toute sa vie alors qu’elle, depuis qu’elle est incarcérée, a une vie bien rangée, elle n’a à se préoccuper de rien, elle a un bon travail régulier qui lui permet d’acheter les produits les plus variés à la cantine dont les fruits goûteux qu’elle affectionne plus que les sucreries et elle est même en train de se constituer un rondelet pécule ; elle mange tous les jours à sa faim et ne connaît ni le froid ni la peur du lendemain ; si elle ne se sent pas bien, il suffit qu’elle le signale et elle est immédiatement dirigée vers l’infirmerie où les sœurs et les détenues-infirmières aideront le médecin à la soigner et où, convalescente, lors des belles saisons, elle pourra profiter de la cour-jardin où des fleurs colorées égayent la grise muraille.
Henriette n’a que faire d’un époux, elle est heureuse de n’avoir aucun souci à se faire, aucune décision à prendre… jusqu’à cette année 1903 où malgré la règle du silence les bruits courent que la prison de Clermont va fermer ses portes… a bien y penser, il y a longtemps qu’on n’a pas constaté une arrivée et elles ne sont guère plus de 450 détenues aujourd’hui qui, paraît-il, vont être déplacées vers un autre établissement.
Les on-dit se réalisent durant la seconde moitié de ce mois de juin 1903 où les touristes, médusés, constatent que des wagons cellulaires sont attelés au train qui devait les emporter allègrement vers le vivifiant air breton… car elles sont bien là nos détenues de Clermont, du moins 51 d’entre elles, réparties dans les trois voitures spéciales, présences invisibles mais dérangeantes et il va en être ainsi jusqu’à ce que la totalité des détenues soit définitivement installée à Rennes.
Henriette a certainement un pincement au cœur lorsqu’elle quitte les tristes bâtiments de la prison de Clermont et surtout les sévères mais si protectrices sœurs des Filles de la Sagesse.
Bercée par le roulis du lourd véhicule ferroviaire, elle se remémore son arrivée au pénitencier… 7 ans déjà… Le directeur leur a bien expliqué qu’elles n’ont rien à craindre et qu’à Rennes en Ille-et-Vilaine, tout sera pareil pour elles sauf que les sœurs seront celles de la congrégation de Marie-Joseph…
Somnolente, Henriette imagine maintenant la vie qu’elle va avoir dans ce nouvel établissement. Elle pense que dans moins d’un mois, lorsque toute la communauté sera réunie à l’occasion du 14 juillet, le directeur de cette prison va l’appeler pour lui annoncer une réduction de peine ; elle se souvient de la joie de la mère Blanchard qui, lors de la dernière fête, a vu sa peine à perpétuité ramenée à quinze ans… Comme elle était heureuse la vieille mère de 75 ans d’apprendre qu’elle pourrait sortir à… 90 ans ! Qu’importe ! C’est la preuve que les réductions de peine arrivent alors, il faut garder espoir… le directeur finira bien par appeler son nom…
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La cour de récréation-promenade de la prison de Rennes, sans doute moins désagréable que celle de Clermont |
Oui mais… Henriette, dans le secret de sa conscience, pense-t-elle parfois que si elle a été si lourdement condamnée c’est qu’à cause de son immoralité et de sa bêtise un homme est mort, assassiné ?
Epilogue : La vie d’Henriette à la prison de Rennes va être parfaitement identique à celle qu’elle a connue à la prison de Clermont ; le seul changement notable sera que les religieuses seront remerciées et remplacées par des surveillantes laïques. Je me suis lassée de la suivre et l’ai abandonnée cet été 1903. Peut-être, un jour, irai-je en Ille-et-Vilaine consulter les archives de la prison de Rennes…
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Catherine Livet
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