Prologue : Condamnée aux travaux forcés à perpétuité, Henriette Noyon épouse Muyllaërt, purge sa peine à la prison pour femmes de Clermont dans l’Oise.
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| Détenues occupées à la cuisson du pain - Illustration extraite de "Au bagne des femmes" - Paul de Sémant et Camille Gramaccini -Editions Flammarion |
Dans l’immense réfectoire inondé par la lumière du jour qui se déverse par les généreuses fenêtres disposées en vis-à-vis le long de deux longs murs, Henriette termine son premier repas. C’est sans appréhension maintenant qu’elle suit le mouvement ; sans faux pas, les cent-cinquante recluses se lèvent, déposent chacune cuiller et écuelle dans des bacs et, l’une derrière l’autre, franchissent la porte. Sans le tintamarre provoqué par les sabots choquant le sol et raisonnant contre la pierre des murs des interminables couloirs, Henriette se sentirait presque paisible... jusqu’à ce qu’elle réalise que l’infinie colonne des détenues la mène au préau où elle a été obligée ce matin même de tourner sans fin pendant cette assommante demi-heure de promenade sans but nommée récréation... la panique la gagne... de nouveau l’envie de prendre ses jambes à son cou l’envahit mais, poussée par celle qui la suit, elle reprend sa lente et inutile marche... son cerveau déjà engourdi est prêt à se scléroser lorsqu’elle remarque que certaines, affichant un grand sourire, sautilleraient si les affreux sabots ne les contraignaient pas à traîner des pieds et soudain, Henriette comprend que celles dont le visage est illuminé par cette mystérieuse grâce semblant émaner de leur esprit sont celles qui lisent... Elle aussi, demain, se jettera à cœur perdu dans un roman à l’eau de rose dont la lecture l’emportera bien au-delà des sombres murailles du donjon de Clermont ; elle réussira son évasion, aidée par les sœurs des Filles de la Sagesse qui sélectionnent ces lectures romanesques qui plaisent tant aux pensionnaires. La cloche annonce qu’il faut maintenant franchir le guichet, reprendre sa déambulation... chacune doit rejoindre son poste de travail.
Il ne faut pas chercher Henriette dans l’atelier de cartonnage qui est réservé aux détenues âgées, handicapées ou débiles ; elle est affectée à l’un des trois autres particulièrement bien aménagés et outillés par une importante entreprise de Clermont pour que ces ouvrières, pas tout à fait comme les autres, confectionnent des corsets et cette fabrique est le point fort de la maison d’arrêt qui peut s’enorgueillir de voir sortir de ces ateliers les trois quarts de la production industrielle de corsets de France.
Vivant jusques alors d’expédients, traînant son désœuvrement de marchands de vin en estaminets, voici aujourd’hui que, sous l’inflexible, mais patiente, direction d’une sœur, Henriette apprend à couper, avec minutie, des pièces de tissu qui seront assemblées par une autre pour confectionner le si perfectionné corset qui sublimait la féminité de son corps juvénile, mais dont le port lui est interdit dans ce lieu de réclusion. Encadrée, surveillée par la sœur qui, sans relâche, pousse son élève à atteindre le parachèvement de son travail, Henriette s’avère rapidement bonne ouvrière, elle pourra gagner jusqu’à deux francs par jour, mais il faut qu’elle comprenne que l’administration prélève le montant de l’entretien sur les gains et, puisque Henriette est condamnée aux travaux forcés, elle ne peut conserver que trois dixièmes de sa rémunération, car le montant retenu varie en fonction de la peine ; d’autres prélèvements peuvent être opérés sur ces salaires, mais jamais la détenue ne peut percevoir moins d’un dixième de ce que l’on pourrait comparer à ce que l’on nomme aujourd’hui salaire brut.
Ce long après-midi de travail, entrecoupé par deux interminables récréations, terminé, Henriette rejoint le cortège qui se forme dans le sombre couloir... après une marche rendue pénible par l’infernal boucan provoqué par le claquement sourd de ces galoches d’un autre âge qu’on l’oblige à chausser, le fumet de la soupe lui indique que la monumentale porte vers laquelle toutes les détenues convergent est celle du gigantesque réfectoire.
Henriette avale le potage si semblable à celui du matin et croque à pleines dents dans le morceau de pain qu’elle s’est empressée de demander. Elle qui, dans toute sa courte vie, n’a connu que privations et frustrations, faim, froid et violence, elle qui a vu ses rêves de beauté et de grandeur brisés avant même qu’elle ne sorte de l’enfance, au bord des larmes, sa déglutition devenue difficile tant elle est oppressée par l’émotion qui l’envahit, voudrait crier sa joie, enlacer la sévère sœur des Filles de la Sagesse qui veille à ce que chacune mange à sa faim... Ici, chaque soir, après la soupe biquotidienne, Henriette pourra se rassasier d’un plat de légumes plus consistant à base de haricots, pois, riz ou pommes de terre et elle se délectera du pot-au-feu bihebdomadaire agrémenté, le jeudi, de 120 grammes de viande et le dimanche, de 150 grammes. Son plaisir est un peu gâché lorsqu’elle s’aperçoit qu’autour d’elle, les yeux dans le vide, ses compagnes chipotent sur chaque morceau qu’elles ne semblent porter à leur bouche que lorsque la sœur, comme si elle s’adressait à de petits enfants, dit “Allez, encore une cuillerée !”
Henriette sait ce qu’elle doit faire maintenant, elle se lève, participe à ce ballet si bien orchestré où chacune trouve naturellement sa place... elle suit le mouvement, crispe les orteils pour ne pas perdre ses sabots en montant l’escalier de pierre qui la mène tout en haut de l’austère donjon où elle regagne son sinistre dortoir... Henriette n’a plus peur, il y a vingt-quatre heures qu’elle est cloîtrée...
Catherine Livet
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