René Livet, départ forcé pour l'Allemagne

 

Paris - Départ pour le S.T.O - Image Bundesarchiv CC-BY-SA 3.0

Dans l'épisode précédent, nous avions laissé René Livet dans Paris occupé. 

Le maréchal Pétain est président du conseil depuis le 16 juin 1940 et a tout de suite appelé à cesser les combats, il fait signer l’armistice du 22 juin.

Dès août 1940, les Allemands font appel aux volontaires pour partir travailler en Allemagne, certains, très peu nombreux, vont accepter ; il est difficile de trouver un travail dans la France occupée, si on a la chance d’en avoir un, on voit le salaire baisser presque semaine après semaine ; la matière première devient de plus en plus rare contraignant les entreprises à fermer les unes après les autres. Les Allemands ne lésinent pas sur la propagande pour attirer les Français en Allemagne, mais le résultat est finalement plutôt mince.

Émilie, sa grand-mère, est franchement malade, elle entre pour la énième fois à l’hôpital Cochin, 47 rue du faubourg Saint-Jacques, mais cette fois, elle n’en sortira pas et elle s’éteint le 21 juin 1941 à 5 h 40.

René s’installe donc seul dans le petit appartement du 3ᵉ étage du 39 de la rue Daguerre, dans le 14e arrondissement.  

Le 26 juin 1941, René entre, en qualité de receveur typographe, à l’imprimerie Maulde et Renou 144 rue de Rivoli dans le 1er arrondissement de Paris. Le « coup de main » étant terminé, il quitte l’imprimerie le 08 mai 1942. Du 26 juin au 31 décembre 1941, l’imprimerie Maulde et Renou versera 10 521 F à René dont il faut déduire 418 francs d’assurances sociales et 604,20 francs d’impôts. 

Le 13 mai, il entrera aux établissements Maurel 47 rue Croulebarbe dans le 13ᵉ, fabricant de registres et de fournitures métalliques pour papeterie, en tant que manœuvre, il y restera jusqu’au 31 juillet 1942 parce que le jour même ou la veille, le directeur fait arrêter les machines et commence un discours pour prévenir qu’il lui a été demandé de fournir la liste de tous les jeunes gens qui travaillent chez lui et qu’ils sont réquisitionnés pour aller travailler en Allemagne ; René, comme ses camarades, ne veut pas y aller, il demande son compte.    

Début 1942, l’armée allemande réquisitionne jusqu’au dernier travailleur allemand ; il lui faut donc encore et toujours de la main-d’œuvre pour faire tourner les industries allemandes ; l’Allemagne va donc exiger de la France qu’elle lui envoie 350 000 travailleurs. Naît alors une idée qui est présentée comme un acte solidaire : « la Relève ». Pour trois travailleurs qui partent en Allemagne, un prisonnier français sera libéré et pourra rentrer au pays. Encore une fois, on use de tous les moyens possibles pour inciter les volontaires dont le nombre s’avère beaucoup trop maigre.

Un copain, Bernard, lui dit que son oncle peut le recommander pour travailler à la SNCF, René accepte, il se présente au bureau du personnel de la gare de Noisy-le-Sec, 45 rue d’Aubervilliers et comme il sait lire et écrire, il est embauché, le 03 août 1942 à 8 heures.

 René entre donc à la SNCF comme « auxiliaire d’équipe » Il se retrouve au service exploitation où il est chargé de décharger les wagons, de trier les colis, d’allumer le chauffage, laver les carreaux, faire le ménage... Puis, il est nommé aide-comptable, il va acheter des timbres, les ranger, rendre la monnaie, faire les courses des comptables... Puis, René est muté de Paris la Villette à Vaires-Torcy (en Seine-et-Marne) et il se retrouve « saboteur » ; c’est-à-dire qu’en gare de triage, il est chargé de placer des sabots sur les voies afin de freiner la descente des wagons qui sont aiguillés vers les voies de formation des convois, en fonction des destinations ; après la pose des sabots, il faut accrocher les wagons.

Comme tous les employés de la SNCF, René travaille donc tout de même pour les Allemands, mais il en est de même dans toutes les entreprises ; il n’y a pas moyen de refuser de travailler, mais la majorité des travailleurs, jeunes ou non, s'ingénie à trouver celui de ralentir le plus possible les cadences, de rendre l’outil indispensable introuvable, de se tromper…  

Nuit de repos pour René mais... il faut un « saboteur » (pour la pose de sabots, pas pour un sabotage) d’urgence... René monte donc à "la butte", il faut grimper dans un convoi pour serrer le frein pour que les wagons en question arrivent doucement sur le reste du train. Mais René monte en début de convoi au lieu de la fin ; le poids des wagons casse le frein... Deux Allemands dorment en se chauffant à un brasero... les wagons le heurtent, s’enflamment, brûlent le fusil d’un des deux Allemands, ses chaussures... Ses collègues font signe à René de sauter du train... il saute, se blesse à la tête, veut bêtement allumer sa lampe à carbure (verte, jaune et rouge). Les Allemands pensent à une attaque, tirent deux balles dans la direction de René, le ratent... Il est aussitôt entouré d’Allemands, arrêté et... questionné pendant trois ou quatre heures, les Allemands pensent à un sabotage… finalement, il finit par être cru et ne sera pas plus inquiété cependant, il en gardera le souvenir toute sa vie.

À cause de cet accident, toutes les primes de nuit ont été supprimées. Certains collègues en ont voulu à René alors que d’autres le prennent pour un héros pensant qu’il a vraiment tenté un sabotage… il m’a toujours dit que ce n’était qu’un accident… mais moi aussi, j'en ai douté, bien plus tard encore, il racontera ce même évènement à ses petits-fils en précisant que ce n’était qu’un accident… eux aussi en douteront…

Mais le voilà recensé et invité à se présenter à la visite médicale en vue du service obligatoire ; étant déjà requis au titre de la Loi du 04 septembre 1942, le chef de gare adresse donc une protestation au Maire du 14ᵉ arrondissement... cette lettre a été rédigée le jour même du recensement… Il y a bien quelques volontaires pour aller travailler en Allemagne, les Français ont besoin de vivre, mais la démarche commence à déplaire à la population, les Français commencent à gronder contre le gouvernement de Vichy qui ne semble pas les entendre ; le procédé est de plus en plus impopulaire et il est probable qu’il envoie bon nombre de jeunes — et de moins jeunes d’ailleurs – vers le maquis que ces personnes n’auraient peut-être jamais rejoint sans ces décisions de plus en plus controversées.

On a vu un peu plus haut que « la Relève » avait été un échec alors, les autorités allemandes, fortement aidées par le gouvernement de Vichy, sont passées à la vitesse supérieure et ont institué cette fameuse loi du 04 septembre 1942 qui impose la conscription obligatoire de tous les hommes de 18 à 50 ans et toutes les femmes célibataires de 21 à 35 ans. René est affecté par cette loi, c'est pourquoi le chef de gare s’en prévaut dans sa lettre de protestation ; beaucoup d’autres chefs d’entreprises doivent utiliser cet argument pour tenter de garder les Français refusant de partir travailler directement pour les Allemands, une autre loi voit le jour, celle du 16 février 1943 qui institue le travail obligatoire, pour une durée de deux ans, de tous les jeunes hommes nés entre 1920 et 1922, il n’y a plus de contrepartie et le retour des prisonniers cesse, ils changent simplement de statut et, de prisonniers, deviennent « travailleurs libres » sauf que leur sort n’est en rien modifié, ils restent là où ils se trouvent et continuent à accomplir les mêmes tâches, c'est-à-dire à travailler pour l’occupant.

René gagne un peu de temps, mais il est finalement fermement requis pour aller en Allemagne et, comme il travaille à la SNCF, il travaillera dorénavant directement pour son équivalent allemand, la Deutsche Reichsbahn, au titre du S.T.O, le Service du Travail Obligatoire.

 Le 24 juin 1943, une carte de travail est remise à René, elle précise son affectation ; il va donc aller à Ulm sur le Danube. C'est ainsi que René se retrouve bientôt à Ulm en Allemagne, requis contre son gré — mais comme l’ensemble de la classe 1942 —, au titre du S.T.O.

La préfecture ne lui délivre un passeport qu’à la date du premier septembre 1943, le visa allemand porte celle du 19 octobre suivant, mais il réussit encore à repousser son départ puisque ce n’est que quelques mois plus tard que nous le retrouverons à Ulm. Il note lui-même, sur une carte postale allemande, qu’il arrive à la caserne le 03 mai, sous-entendu 1944, une carte de service à la Reichsbahn est établie le premier mai, il y a deux jours d’errance… c’est possible… mais, au dos de cette même carte, il est inscrit qu’il lui est assigné une place dans une sorte de foyer de travailleurs et la date indiquée est celle du 25 juin 1943… Est-ce une erreur, faut-il lire 25 juin 1944 ? Ou ce logement lui avait-il été attribué dès sa réquisition, la date correspondrait avec celle de sa carte de travail ? Il me semble qu’il ne m’a jamais parlé de ce détail.


Catherine Livet

  


 

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