René Livet, la vie s'organise


Toutes les tentatives pour ne pas quitter Paris ont été vaines. René, pour la première fois de sa vie, déserte la France. Il se retrouve, un peu paumé, sur la rive gauche du Danube, dans le Bade-Wurtemberg, au sud de l'Allemagne, car il a été affecté à la Deutsche Reichsbahn  — l'équivalent de notre SNCF, dont il était le salarié à Paris  —  à Ulm.

Cette carte de service "Dienstausweis" n° 33, lui a été attribuée au titre d'étranger "Ausländer", et lui permet de circuler dans la gare, lieu hautement stratégique en temps de guerre, mais également dans ses abords.

Et voilà, il faut s'installer au "foyer de travailleurs" n°2-3... C’est très sommaire et les "travailleurs" sont très nombreux à partager le même dortoir… Petit à petit, les problèmes, inhérents à une telle promiscuité de jeunes gens qui ne se connaissent pas et qui ont des façons de vivre très disparates — qui se sentent seuls au monde, qui ont peur et qui bientôt seront harassés par les heures de travail à accomplir et surtout démoralisés par la propagande allemande quotidienne qui jour après jour, fera son chemin dans l’esprit des « Requis » — vont apparaître…

Dès le début du séjour forcé, des maladies se répandent de bâtiment en bâtiment et même si les logements réservés aux Français semblent moins atteints que ceux d’autres nationalités, ils n’en sont tout de même pas pour autant exempts d’épidémies… Les « copains », du moins certains, sont souvent « à cran » et il faut parfois savoir calmer les disputes avant qu’elles ne s’enveniment… Certains, pas forcément les plus frêles, s’effondrent, le moral sapé par l’isolement et la propagande qui rabâche que les alliés perdent bataille après bataille et il faut leur redonner espoir…

Les Allemands et leurs chiens bergers de même nationalité, chargés de la surveillance, sont brutaux et peu disposés à laisser les "travailleurs" utiliser les droits que la loi leur octroie pourtant ; notamment, jouir des mêmes conditions de travail que si le "travailleur" français était l’employé allemand titulaire du poste où il est affecté… les différences vont pourtant être notables…

En principe, des permissions devaient être accordées, mais ceux qui en ont eu, profitèrent souvent de l’occasion pour ne plus revenir…  Elles sont supprimées dès novembre 1943.  

Je me souviens de quelques petits récits qu'il nous faisait, les rares fois où il parlait de cette époque maudite comme celui-ci : Un de ses camarades d'infortune, malade, était resté couché... un garde allemand l'avait brutalement sorti du lit pour qu’il aille prendre son poste à la gare malgré son état… René s'était alors interposé... Non seulement le malade n’ira pas travailler, mais le garde devra prévenir le médecin… Oh mon Dieu ! L’ambiance est tendue… le fusil est pointé… René est mis en joue… le garde n’est plus seul… René ne parle pas encore suffisamment allemand et le surveillant ne parle pas français… Le dialogue est mal engagé mais… on l'écoute… et il finit par faire comprendre ce qu'il souhaite… Il n’est pas en train de se rebeller, mais d’expliquer que son camarade est vraiment malade, qu’il a besoin de soins et que, du moins, il n’ira pas travailler et que, lui, va sortir du baraquement, comme il en a le droit, comme c'est indiqué sur sa carte de circulation qu'il a fini par sortir doucement de sa poche, après avoir réussi à convaincre le garde que ce n'était pas une arme quelconque qu'il voulait en retirer... Après bien des efforts, René réussit à faire comprendre au garde qu'il va sortir pour aller expliquer la situation au chef de gare... le fusil se baisse enfin, il est autorisé à sortir avec son camarade qui parle couramment allemand et qui était venu traduire l'échange improbable entre René et le garde... René revient avec un médecin allemand, la garde est levée et tous les "travailleurs" présents lors de l'incident ont pu quitter le baraquement pour se rendre à leur poste sans devoir rattraper les heures de travail manquées.

Les différences entre ce qui était prévu et la réalité sont flagrantes au niveau de la cantine. Trois repas quotidiens devaient être servis à chaque travailleur français. Le café du matin sera plutôt une lavasse tiédasse mais… il n’est pas certain que les travailleurs allemands aient alors bénéficié d’un pur arabica fumant. La viande sera souvent absente de ses repas… alors qu’elle sera présente sur les tables allemandes, et lorsqu’elle se trouve dans les assiettes, il est manifeste que les travailleurs déportés n’ont pas droit aux meilleurs morceaux et les quantités, même de légumes, seront souvent insuffisantes, mais déjeuner et diner sont cependant servis chaque jour sauf le dimanche soir où la cantine est fermée.

La resquille est, bien entendu, à la mode. Voici une autre petite histoire. Chaque travailleur français disposait d'une carte pour le pain que l'employé, chargé de distribuer la ration, tamponnait à chaque remise. René frottait la case du jour avec de la paraffine, ainsi, il était possible d'effacer l'encre du cachet qui n'était pas entrée dans le papier et, de se représenter pour avoir une seconde part... Bien entendu, René n'était pas le seul à pratiquer de cette manière et, cela devait arriver, les fraudeurs se sont fait pincer... René et ses acolytes ont été privés de cantine pendant deux ou trois jours... 

Le titre de circulation permet, en principe, de se déplacer partout sur le vaste territoire de la ville de Ulm … en respectant les règles et les horaires de travail et, évidemment, le couvre-feu qu’il est très dangereux de ne pas observer… À dire vrai, tenter de sortir du « camp », de la gare et ses dépendances, nécessite de présenter cette carte toutes les dix minutes et préciser sa destination et motiver son déplacement… et, de toute façon, le temps de présence au poste de travail s’est largement allongé semaine après semaine, il n'y a guère le loisir d’aller flâner le long du Danube.

Dans les faits, René ne s'est servi de ce laissez-passer que le dimanche soir puisque la cantine étant fermée, il a été obligé de trouver une solution extérieure pour son dîner dominical. Il s'est déniché un petit café-restaurant de quartier, tenu par un Allemand qui parle le français et qui sert un repas sans viande à un prix tout à fait raisonnable. Dans cet établissement se côtoient des pauvres travailleurs, forcés comme René, de toutes les nationalités, du moins celles qui bénéficient d’une certaine liberté d’aller et venir dans un périmètre bien déterminé… Ce sera sa sortie hebdomadaire, la seule, à quelques dizaines de mètres de la gare…

Certains, comme René, détenaient une carte qui donnait le droit d’assister aux manifestations diverses organisées par l’Amicale des Travailleurs Français d’Ulm… 

René n'a pas cotisé très longtemps, il trouvait que tout était censuré par les Allemands et que les rares films projetés étaient déjà très anciens et muets…

Le S.T.O, c'était l’exil, la peur et les privations, c'était la faim qui tenaillait… Voici un nouveau souvenir, que René racontait comme une historiette.

Ce matin-là, fin 1944 ou début 1945, c’était son tour d’aller chercher à la cantine la cafetière pour le petit-déjeuner des copains de la carrée des gueulards… Pour se rendre au réfectoire, en partant du baraquement des Français, il fallait passer devant le quartier des tziganes et, ce jour-là, sur le chemin du retour, à quelques centimètres de lui, une maigrelette poule échappée de ce camp errait, seule et perdue… Alors, sans réfléchir, René a doucement déposé sa cafetière au sol, il a ôté sa veste qu'il a jetée sur le volatile qu'il a attrapé et estourbi et est arrivé dans ses quartiers… Tout heureux, il a montré sin larcin à ses malheureux compagnons ébahis… Mais ce n’est pas le tout… comment faire ensuite ?

La poule a été cachée dans une jambe d’un pantalon qui pendait à un clou puis, en revenant de la cantine, en début d'après-midi, René s'est fait porter pâle pour avoir le loisir de faire le tour des baraquements pour trouver un minimum de matériel pour faire cuire la volaille : une mauvaise marmite chez les Italiens et  divers ustensiles chez les uns et les autres… Et puis il a fallu attendre le soir… le garde allemand, pourtant accompagné par son chien, est venu pour l’extinction des feux… le chien n’a rien senti, le garde n’a rien vu… même pas la petite flaque formée par le sang que la poule avait perdu durant ses longues heures d’attente… Et puis il a fallu tirer les lits et extraire de sous le plancher tout le matériel nécessaire à la préparation de ce souper exceptionnel… et puis il a fallu cacher la lueur inhabituelle que le fourneau improvisé projetait… et puis il a fallu se débarrasser des plumes qui volaient partout dans le dortoir… et puis il a fallu trouver le moyen de dissiper la fumée et l’odeur qui avaient envahi tous le baraquement… et puis, il a bien fallu reconnaître qu’une maigre poule au pot pour une douzaine de convives ne comblait pas la faim qui tenaillait les estomacs depuis si longtemps maintenant… mais qu’importe en fait puisque pendant toute cette journée, tous les copains de la carrée des gueulards ont été heureux !

 

Catherine Livet

  


 

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4 commentaires:

  1. Une chance que ton père ait donné quelques explications et partagé quelques souvenirs de cette période noire .... Souvent, ceux qui sont revenus ont peu parlé de cette période, tentant d'oublier pour se reconstruire et pour protéger les leurs de ces souvenirs souvent brutaux.

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  2. J'ai aussi la chance d'avoir de nombreux documents lui ayant appartenu, datés de cette triste époque de sa vie. Merci Véronique pour ta lecture et ton commentaire.

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  3. Quel chance d'avoir pu recevoir ces histoires !

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    1. Oui, j'en ai conscience mais, parfois, je culpabilise parce que je pense que j'ai oublié d'autres anecdotes. Merci Christiane pour ta lecture et ton commentaire.

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Merci pour cette lecture.
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