gueulards. Parce que, oui, ils osaient faire valoir leurs droits, comme nous avons vu avec l'exemple du camarade malade que le garde allemand voulait obliger à prendre son poste de travail malgré son état et René n'était pas le dernier.
Il faut dire qu’avec ses camarades, ils ne se sont pas montrés des foudres de guerre, bien au contraire… Chacun s'est évertué à toujours tout compliqué en ne comprenant pas ce qui était attendu de lui ou en ne trouvant pas le bon outil ou en perdant celui qui devait être utilisé, ou… tout devenait un prétexte pour en faire toujours moins et le plus lentement possible…
Mais bon, de temps à autre, il fallait bien travailler un minimum et voici une anecdote dont je me souviens parfaitement. René devait décharger les wagons qui arrivaient de partout… Il y avait alors des marchandises de toute sorte, mais il semble qu’il y ait eu beaucoup d’animaux… des chevaux en grand nombre bien entendu, mais aussi d’autres beaucoup plus surprenants, comme c’est arrivé au moins une fois, un impressionnant ours brun qu'il avait été chargé de faire descendre du wagon et de conduire jusqu’à un camion qui l’attendait plus loin… il faut croire que l’animal était bien dressé car, selon le récit qu'il en a fait, René n'a pas semblé avoir rencontré une seule difficulté…
Ce qui n’a pas été le cas le jour où il a déverrouillé une lourde porte plombée parce que cette fois-là, à son grand effroi, d’un seul élan, des loups ont bondi hors du wagon... sur lequel il s'est vivement plaqué tirant sur lui le battant de la porte espérant se rendre invisible aux fauves qui, durant leur voyage, avaient rongé leur cage et avaient patiemment attendu l’heure de s’échapper de leur geôle…
Pour une fois, la seule sans doute depuis qu'il était employé de la Deutsche Reichsbahn, non seulement il n'a pas flemmardé mais, en plus, a couru d’une seule traite jusqu’à l’alarme et a appelé des secours… Je ne sais pas comment les loups ont été rattrapés, mais ce que je trouve de curieux c’est que j’ai toujours eu l’impression qu'il avait réellement eu une très grande frayeur… La peur du loup...
Et puis, ils sont venus, rapides, impressionnants, obligeant à lever les yeux vers eux, pendant que la sirène hurlait, intimant de gagner sans attendre les abris. C'étaient les Alliés qui fendaient le ciel, survolant la gare d’Ulm et qui larguaient leurs bombes sur les infrastructures ferroviaires dont la destruction est primordiale pour affaiblir l’ennemi, mais les requis français du travail étaient là… impuissants… coincés entre les forces alliées qui ne pouvaient pas faire la différence entre ces hommes qui se trouvaient au sol et les Allemands qui n’hésitaient plus, en représailles, à faire des victimes parmi les forçats du travail… et qui, de toute façon, tiraient déjà sans sommation sur les malheureux qui avaient la mauvaise idée de tenter de s’échapper… Que d'émotions ont submergé ces malheureux travailleurs forcés, les partageant entre l'espoir de voir les Alliés gagner la bataille les assurant d'être libérés et la peur d'être tués !
Les Allemands avaient beau répéter nuit et jour que la France et les Alliés étaient en train de perdre la guerre, des nouvelles finissaient toujours par arriver jusqu’à Ulm et des bruits couraient… une opération d’envergure serait menée, un débarquement en Normandie aurait eu lieu… Il y a toutes les raisons d’y croire car, c’est certain, les Allemands étaient fébriles, tous les travailleurs forcés étaient devenus suspects à leurs yeux, les contrôles et les fouilles se sont multipliées, de jour comme de nuit…
Il aurait paru que le 14ᵉ arrondissement et tout Paris ont été libérés… René voulait y croire, il espérait… Bientôt la quille, bientôt la liberté, bientôt la France… Les Allemands étaient alors complètement exaltés… à la moindre peccadille, c’était l’arrestation… Gare à celui qui aura été vu à faire du marché noir avec l’habitant ou pire encore, à celui qui aura été pris à écouter « radio-Londres » sur un poste de fortune bricolé avec les moyens du bord…
Et puis, le moral s’est effondré, la désespérance installée… La France aurait-elle oublié ses forçats du travail ? Déjà que, sous un régime tout spécial, ils ne bénéficiaient pas de la protection des lois internationales ni de celle de la Croix Rouge voilà que maintenant les colis n’arrivaient plus, pas une seule lettre, qui apportait tant de bonheur, n’attendait son destinataire au bureau des surveillants.
À cette liste des bombardements de la ville d'ULM, il faut en ajouter trois autres, que René a notées sur un autre document ; le 12 juillet et le 02 octobre 1944 ainsi que le 24 février 1945. À côté de la date du 17 décembre 1944, René a fait une croix...
Ce jour, lorsque la sirène s’était mise à hurler, vrillant les oreilles et activant les instincts primaires de tout homme… il était déjà trop tard pour descendre aux abris… Avec d’autres malheureux, René s'est jeté à terre sur la voie de chemin de fer où il se trouvait avec ses camarades, à l’abri, dérisoire, de sa valise placée sur sa tête… Ce fut un déluge de feu… sa vue était brouillée au point de ne plus rien voir… une épaisse fumée chargée de poussières et de débris l'avait aveuglé puis, asphyxié… des cailloux de la voie ont été violemment projetés sur lui… les impacts sur tout son côté droit ont été si nombreux qu’ils ont déchiqueté ses vêtements dont des fibres ont souillé ses chairs misent à vif… et puis, un bloc de ciment dans lequel se trouvait un morceau de ferraille est venu lourdement finir son vol menaçant sur la valise dans laquelle il s'est fiché… le choc a, quelques instants, assommé le malheureux… les avions ont fini par disparaître… le calme est revenu… les copains se sont relevés… se sont précipités vers René… il était couvert de sang, il ne bougeait pas… à cet instant, tous le croient mort… et puis, René a repris lentement ses esprits… ses compagnons ont improvisé un brancard à partir d’un morceau de porte arrachée à un wagon éventré et ont conduit le blessé au poste de secours… René n’a pas été la seule victime de ce terrible bombardement…
Sa blessure reçue à la tête s'est révélée plus spectaculaire que grave, mais il a longtemps souffert de ses blessures, comme des brulures, de son flanc droit et les infirmiers auto-nommés qui ont changé ses pansements par la suite ont toujours eu peur de découvrir une infection à laquelle René a finalement réussi à échapper.
Ce bombardement qui a failli être le dernier pour René, a fait des dégâts considérables bien au-delà du quartier ; le petit restaurant a été complètement rasé et à partir de ce 17 décembre 1944, René et ses camarades ne dineront plus le dimanche soir. Il parait que sept cent sept personnes ont été tuées, six cent treize blessées et que la ville a été détruite à environ quatre-vingt-cinq pour cent.
La gare et ses infrastructures tiennent encore bon – enfin, certaines parties — et les malheureux sont toujours contraints d’y travailler, ce qui va leur donner l’occasion de connaître encore au moins sept bombardements dont celui du 15 avril 1945 qui, cette fois, atteindra sa cible et le « dépôt » sera entièrement détruit… et justement, ce jour-là, René était de service… et, encore une fois, ce jour-là, les sirènes ont été déclenchées trop tard… René et ses camarades n'ont pas eu le temps de gagner un abri... Les hommes, pris au piège, plongent sous le train qu'ils déchargeaient... René est sous la locomotive… le bruit est assourdissant… il ne sait pas où se trouvent ses compagnons… il ne les voit plus… Un obus vient d’être largué tout près… le hangar est pulvérisé, les lourdes poutres métalliques prennent leur envol, écroulent les murs qu’elles heurtent violemment avant de retomber dans un bruit terrible sur le sol où elles se brisent dans des rebonds qui projettent partout, y compris sous le train où il a trouvé refuge, des éclats et des débris en tout genre qui se transforment en projectiles meurtriers… le réservoir d’eau de la locomotive vient d’être arraché et tombe sur lui, formant comme un sarcophage qui va le protéger de l’impact de tous les objets qui fusent vers lui et, par miracle, cette armure improvisée va résister au poids de la locomotive qui vient de s’affaisser… et puis c’est le silence… il est à moitié noyé par l’eau du réservoir qui vient de le protéger, mais il ne peut pas se défaire seul de cet amas de bois et de tôles qui l'entoure, alors il frappe le métal avec une chaussure qu'il a réussi à attraper… on l'entend, on lui répond… On le désincarcère du monceau de ferraille sous lequel il est enfoui… il est indemne !
Le 19 avril suivant, quatre bombardements vont venir anéantir ce qui restait encore debout à Ulm…
Il a eu du mal à le croire et, pour ne pas oublier cet instant magique, à la suite de la liste des bombardements, René a, fébrilement, griffonné : « 24 à 11 heures arrivent des Américains ».
La 1ʳᵉ armée française est sur place, elle continue sa progression dans la région de la Forêt Noire… Les travailleurs forcés sont libres ! Enfin, en théorie…
Sur cette carte postale que René a gardée toute sa vie comme un précieux trésor et qu'il a eu l’idée de me confier, me rendant dépositaire de sa mémoire, figure le nom et l’adresse de l’un de ses bons copains d’infortune car, comme toujours et partout, il s'est fait des amis.
Catherine Livet
- La vie s'organise
- Départ forcé pour l'Allemagne
- Bruits de bottes
- Son entrée dans le monde du travail
- Jeune homme
- Écolier
- Son arrivée sur terre
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