René Livet, le rapatriement

Dans l’épisode précédent, René Livet avait eu l’immense surprise de se retrouver, à Ulm, ruinée par les bombardements, le 24 avril 1945, face à des « Américains ». Ce sont des éléments d’unités de la 7ᵉ armée américaine. La première armée française, du général de Lattre de Tassigny, évolue aussi dans le secteur et la première division blindée du général Sudre, longeant le Danube, fait son entrée à Ulm.

Le lendemain, 25 avril, ils sont pris en charge par les soldats français. Ils se voient déjà libres, rentrant à la maison, chaleureusement accueillis par la population…  

Verso d'une photo d'identité d'un camarade de René 

 

Est-il possible d’imaginer la joie ressentie par René et ses compagnons d’infortune ?  Il y a déjà longtemps qu'ils ont échangé leurs coordonnées ainsi que des photos d'identité, pour ne pas se perdre de vue, mais je ne suis pas certaine que les bonnes camaraderies nées à la Deutsche Reichsbahn aient trouvé une continuité une fois les foyers retrouvés... L'oubli semble avoir été le comportement adopté par la majorité.
 
Malheureux ! Ils ont déjà tellement souffert ! Le rapatriement ne va pas se faire tout seul… la tâche est colossale… Il faut dire que l’Allemagne est dévastée, ponts et rails sont détruits et, ils sont si nombreux à attendre de rentrer au pays.

Le ministère des prisonniers, déportés et réfugiés est créé depuis le 10 septembre 1944. Il organise l’accueil des rapatriés à leur arrivée à la frontière, dans des centres de rapatriements où ils subissent certaines formalités puis, ils sont acheminés vers les structures départementales de ce ministère avant d’être, pour ceux qui sont concernés, dirigés vers des centres du ministère de la Guerre qui est chargé de régulariser leur situation militaire. 


Il semblerait, compte tenu des notes de René, qu'il arrive à la frontière le 03 mai 1945 et qu'il y reste jusqu'au 13 suivant, cependant rien ne permet d'avoir une idée du lieu où se trouve la caserne où il est hébergé.

Carte postale allemande sur laquelle est noté "3 mai arrivé à la caserne" L'inscription au crayon de bois s'efface inexorablement avec le temps qui passe

Autre morceau de la carte de rapatrié de Réné
Et, toujours au conditionnel, qu'il arrive à Paris le 25 mai suivant. 

Cependant, les tracasseries administratives ne sont pas terminées. 

René doit encore subir quelques contrôles.

Et encore, il doit s'estimer heureux, car il n'a pas à subir un interrogatoire pour suspicion de collaboration avec l’ennemi au contraire de bien d’autres, requis comme lui dans le cadre du S.T.O, qui sont devenus un peu louches aux yeux des autorités.

C’est certain, personne ne peut le soupçonner d’avoir fraternisé avec l’ennemi surtout qu'il est toujours sous la protection de la S.N.C.F.

Mais en France, on tient énormément à la bonne santé de la population et toutes les précautions sont prises, à tel point que « l’office public d’hygiène sociale du département de la Seine » va l'envoyer faire quelques examens supplémentaires. Bien que créé à l’origine pour lutter contre la tuberculose, ce n’est pas pour cette maladie qu'il est convoque, mais pour subir un examen « vénérologique ».

 

Convocation datée du 29 mai 1945

Sauf que, malgré le temps qui passe, il va falloir répondre encore et toujours à de nouvelles questions, se rendre à des convocations... le raz-le-bol s'installe.

Un document certifiant qu'il a été requis pour l'Allemagne du 24 juin 1943 au 15 mai 1945 sera délivré, en date du 31 juillet 1945, à René par le ministère des prisonniers, déportés et réfugiés.

Il va cependant falloir attendre la Loi 51-538, signée à Paris le 14 mai 1951 par Vincent Auriol, pour que soit reconnue la souffrance des personnes contraintes au travail en pays ennemi, en territoire étranger ou en territoire français annexé par l’ennemi dont les personnes ayant été l’objet d’une réquisition aux titres des différentes lois dont la n° 106 de février 1943 qui a expédié René à Ulm.

Le bénéfice de cette loi de 1951 est subordonné à une période de contrainte de trois mois au minimum, sauf en cas d’évasion, de rapatriement sanitaire ou de décès. Cette loi prévoit que les pensions concédées aux victimes civiles de la guerre peuvent être accordées pour maladies et blessures survenues pendant la période de contrainte et que les délais de forclusion ne seront appliqués qu’un an après la publication du décret. Il est également stipulé que le temps passé ainsi est pris en considération dans le calcul de l’ancienneté de service pour l’avancement et pour la retraite au même titre que le service militaire en temps de paix. De plus, les bénéficiaires de la Loi 51.538, ont droit aux emplois réservés.

C’est une grande avancée et les personnes en ayant besoin, peuvent donc jouir, enfin, de certaines aides et, René voit les deux années passées en Allemagne assimilées à une période de travail classique. 

Il reste cependant un problème qui va perdurer de très longues années, celui du « titre » à accorder aux victimes du Service du Travail Obligatoire et, tout tournera autour des mots « déporté » et « déportation ». La loi de 1951 se borne à parler de « personnes contraintes au travail… »

 

Pages intérieures du livret militaire de René

 

 
La période de S.T.O est validée comme travail au sein de la S.N.C.F.

Partie d'un bulletin de salaire de la  Deutsche Reichsbahn

 

Combien de forçats du travail obligatoire ont-ils été fusillés, pendus et même décapités comme ces cheminots français déportés à la Deutsche Reichsbahn  à Brandenburg, arrêtés en octobre 1943 pour sabotage de matériel, et exécutés le 13 septembre 1944 comme l’atteste par ailleurs la plaque apposée à la gare de cette ville ? Combien sont morts de faim, sous les coups ou sous les bombardements ? Qui, aujourd’hui, se souvient du vendredi Saint 1945 où les S.S. ont massacré plus de 200 travailleurs du service obligatoire ?

Qui se souvient de ceux qui ont été transférés dans des camps disciplinaires ou de concentration ? Et que sais-je encore ? 

L'inscription sur le monument du Père Lachaise à Paris fait froid dans le dos : « Ici repose un inconnu Déporté du Travail Victime de la Trahison et de la Barbarie nazie » ?

J'aimerais partir en pèlerinage en Allemagne à la recherche des lieux de mémoire des déportés du travail, me recueillir devant tous les monuments et les plaques comme celle de Berlin installée aux yeux de tous pour que personne ne puisse ignorer la souffrance de toute cette jeunesse massacrée : « Ils étaient des hommes libres. Le nazisme avant de les assassiner en fit des déportés du travail. Que leur mémoire soit à jamais honorée dans un monde en paix. La Fédération Nationale des Déportés du Travail de France »

Mais je ne connais qu'une seule plaque commémorative, celle de la gare de l'Est à Paris. Elle fut inaugurée en 1993  par Monsieur Louis Mexandeau, alors secrétaire d’État aux Anciens Combattants et Victimes de Guerre. Voici ce que l’on peut lire :

« Victimes du Nazisme et des lois d’exception du Gouvernement de Vichy

des 4 septembre 1942, 16 février 1943 et 1ᵉʳ février 1944

qui instaurèrent le Service du Travail Obligatoire,

plusieurs centaines de milliers de jeunes français

sont partis de cette gare sous la contrainte et la menace

pour le travail forcé sous la férule nazie.

À la mémoire des dizaines de milliers

qui ne sont pas revenus et de tous ceux

qui n’ont pas survécu à cette tragédie.

N’oublions jamais

le 27 février 1993, cette plaque a été inaugurée par

Louis MEXANDEAU

Secrétaire d’État aux Anciens Combattants et Victimes de Guerre »

Enfin, par arrêté du 16 octobre 2008, paru au Journal Officiel du 05 novembre suivant, les caractéristiques de la carte, prévue en 1951, sont fixées. La mention « Carte de personne contrainte au travail en pays ennemi, victime du travail forcé en Allemagne nazie » y est apposée en lettres capitales. Cette carte symbolise la reconnaissance, bien tardive, des souffrances endurées par les « Requis ».

Lorsque René Livet est enfin rentré à Paris, elles étaient là pour l'accueillir, il y avait Blanche, l'épouse de l'oncle Émile, il y avait la cousine Georgette Sirejean et sa sœur Henriette, dite Yéyette, mais leur sœur Jeannette n'était pas là... Comme ils étaient heureux de se retrouver, de se serrer bien fort et de s'embrasser... Mais une ombre épaisse est rapidement venue ternir la joie des retrouvailles...

 

Catherine Livet

  


 

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