René Livet, l'horreur de la guerre, une famille détruite

Dernier portrait

Reproduction du dernier portrait de M. Rivinoff (1)
 

Lorsque René Livet est enfin rentré à Paris, après son séjour forcé à Ulm, en Allemagne, tous les membres - ou presque - féminins de la famille étaient là pour l'accueillir, il y avait Blanche, l'épouse de l'oncle Émile, il y avait la cousine Georgette Sirejean et sa sœur Henriette, dite Yéyette, mais leur sœur Jeannette n'était pas là... Comme ils étaient heureux de se retrouver, de se serrer bien fort et de s'embrasser... Mais une ombre épaisse est rapidement venue ternir la joie des retrouvailles...

C'est l'homme que vous voyez en portrait qui est au cœur de l'horreur ; un destin terrible, inimaginable, qui a marqué le clan des Livet, et tout particulièrement Jeannette Sirejean — celle qui, de nombreuses années plus tard, deviendra ma marraine — ainsi que sa belle famille.

L'homme en question s'appelle Mordouch - ou Marcel en France - Rivinoff et est l'époux de Jeannette et le père de ses enfants. Ils se sont mariés dans le 15ᵉ arrondissement de Paris, le 26 mars 1932. Deux filles étaient nées, à Paris, avant leur union et avaient été reconnues un peu plus tard par leur père. Un fils est né ensuite.

Quelques années après leur mariage, ils se sont installés à Argenteuil, dans le département du Val-d'Oise, mais lui était né bien loin de là, à Ekaterinoslav, en Russie, le 21 juin 1909. Son père s'appelait Simon, mais il est décédé bien avant le mariage de son fils, sa mère, Kresla - ou Katia en France - Averbach, tricoteuse habitant rue Duhesme dans le 18ᵉ, était présente et consentante. La sœur de Mordouch, Raya - ou Reine en France - Sachs, employée de banque, était le témoin de son frère. 

J'ai longtemps pensé qu'ils s'étaient réfugiés en France entre 1918 et 1922, pendant la guerre civile russe, mais il semblerait que Mordouch et sa famille sont arrivés bien avant, vers 1913 et qu'ils se seraient installés, durant les trois premières années, à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis.

Mordouch a appris le métier, très moderne à l'époque, de monteur téléphoniste... Il est salarié des prestigieux établissements Goodrich. Le licenciement de Mordouch en 1937(2), pour négligences dans son travail, par la direction de l'entreprise va enfler d'une manière inimaginable !
Communiste ardent, selon certains, syndiqué, sans aucun doute, le camarade Rivinoff va trouver des défenseurs... Toute l'usine va faire grève le 24 décembre 1937 puis, tous les sites Goodrich vont suivre le mouvement... toute l'industrie, du pays entier, va épauler les "camarades" et la grève va même s'infiltrer dans les services publics... Le destin de Mordouch - ou Marcel pour sa famille et ses amis - et le désespoir de Jeannette viennent de s'écrire.

Et puis, la guerre est arrivée et la France est occupée, dans les rues de Paris et de sa banlieue, on entend les bottes des soldats SS battre le pavé… 

Le jour même de l’opération « Barbarossa », jour de l’invasion par l’Allemagne de l’Union Soviétique, le 22 juin 1941, commence une vaste campagne en France – ailleurs aussi, mais je ne parle ici que de Mordouch Rivinoff — de rafle de communistes et de Russes… Comme nous l’avons découvert plus haut, Mordouch est communiste, avec de lourds antécédents, et il en fallait bien moins pour fâcher les Allemands, une simple adhésion, sans activité réelle, pouvait suffire ; comme nous le savons depuis toujours, Rivinoff est Russe… il cumule les critères de « sélection » retenus par les Allemands, il a donc peu de « chance » de pouvoir échapper à cette grande opération.

Le 27 juin 1941, la police française est venu le chercher, chez lui, sa fille aînée a assisté à son arrestation...
 
Six jours plus tôt, René Livet avait perdu sa grand-mère maternelle, celle qu'il appelait Maman Émilie depuis qu'il avait perdu sa mère... Il se démenait pour toujours avoir un travail et bientôt allait devoir se battre pour tenter de ne pas être expédié en Allemagne... A-t-il eu connaissance du drame qui se jouait alors ?
 
Mordouch Rivinoff est interné, le 02 juillet 1941, au camp appelé Frontstalag 122, dans la forteresse de Royallieu à Compiègne dans l’Oise ; il est assigné au quartier B avec le statut « privilégié » d’interné civil – les conditions sont moins dures que pour les autres catégories d’internés – ; ce quartier est séparé du secteur A du camp, réservé aux « politiques » mais qui comprend donc une majorité de communistes au point que c’est ainsi qu’il est désigné par l’ensemble des détenus, par une clôture de fils de fer barbelés.
Il a le droit d'envoyer et de recevoir du courrier, même si cela est très contrôlé.
 
En-tête du papier à lettre du camp de prisonniers de Compiègne - 1er courrier écrit par Mordouch Rivinoff à son épouse

Durant son internement à Compiègne, Jeannette et sa fille aînée pourront voir, du moins apercevoir, leur époux et père, mais les conditions sont très strictes, comme pour l'envoi et la réception du courrier. 
Le 12 septembre 1942, en qualité de juif, il est transféré au camp de Drancy. 
Camp de Drancy - Août 1941 - Bundesarchiv, Bild 183-B10919 / Wisch / CC-BY-SA

 
Jeannette envoie à Drancy des documents démontrant que son époux, apatride, a servi la France comme affecté spécial après avoir été recensé en 1936, qu'il est marié avec elle, citoyenne française aryenne... Ces documents arrivent trop tard et lui sont retournés avec une lettre exprimant le regret de devoir lui annoncer que son mari a quitté le camp le 14 septembre pour une destination inconnue.
Effectivement, le 14, il est devenu l'un des membres du convoi 32, destination Auschwitz où il arrive deux jours plus tard.
Il est trop tard, Jeannette ne verra plus jamais son mari. Elle va faire des pieds et des mains, retourner ciel et terre, pour retrouver sa piste... en vain. Elle garde envers et contre tout, l'espoir de le rejoindre.
La trace de Mordouch se perd... mais il n'est pas oublié...
Le temps passe, les enfants Rivinoff grandissent, René Livet est rentré de captivité et renoue avec plaisir avec ses "cousines".
 

Georgette Sirejean, René Livet, Jeannette épouse Rivinoff, son fils Jean-Jacques devant elle, Ginette Rivinoff, sa sœur Micheline, Henriette Sirejean et, derrière Micheline, un homme dont j'ai oublié l'identité - Argenteuil entre 1945 et 1947.

Les soeurs Sirejean, de gauche à droite en regardant la photo : Jeannete, Georgette et Henriette - Jardin de Jeannette, Argenteuil, entre 1945 et 1947.
 

Je suis née exactement 19 ans après l'arrestation de Mordouch. Est-ce pour cette raison que René Livet a demandé à Jeannette d'être ma marraine ? Mon parrain est Yves Houduse, l'époux de Micheline Rivinoff, la plus jeune fille de Mordouch.  

 De gauche à droite en regardant la photo, au premier rang : Henriette "Yéyette" Sirejean, René Livet, Yves Houduse et sa filleule Catherine Livet. Derrière : Micheline "Mimi" Rivinoff, sa mère Jeannette Sirejean épouse Mordouch Rivinoff, Denise Beckrich, épouse René Livet - Maison de campagne des Livet, Souday, Loir-et-Cher, 1962.

Malgré toutes ces années, personne n'a oublié Mordouch Rivinoff, même pas les autorités. C'est ainsi que par arrêté du ministre des Anciens combattants et victimes de guerre du 4 avril 1995 il est décidé d'apposer la mention "Mort en déportation" sur de très nombreux actes de décès dont celui de Mordouch dont le décès a été, arbitrairement, fixé au 19 septembre 1942, soit cinq jours après son départ de Drancy.

 
Extrait du Journal Officiel n° 116 du 18 mai 1995

Jeannette a continué à espérer, à imaginer que son cher époux vivait ailleurs, loin d'elle... Mais, malgré ses sourires et sa gentillesse, elle était rongée par le désespoir au point que, heureuse de connaître son arrière-petit-fils, fils de la fille de sa fille Ginette, elle a décidé qu'il était temps pour elle de partir... Elle s'est ouvert les veines des poignets... sa sœur Henriette, cette très chère Yéyette, est passé inopinément et a appelé les secours. Jeannette a gardé des séquelles importantes de sa tentative de suicide. Elle est décédée, quelques années plus tard, à Argenteuil, le 26 août 1973. Malgré tout, elle a toujours pensé à moi et n'a jamais oublié une fête ou un de mes anniversaires.

Jeannette n'a jamais su que sa fille aînée ainsi que Reine Rivinoff et son époux "Jacques" Sachs avaient eu des informations au sujet du sort de Mordouch. Un homme, dont le prénom est Hermann, a recherché la famille de "Marcel" Rivinoff, car il avait promis à Marcel (prénom usuel en France de Mordouch), d'entrer en relation avec eux. C'est en octobre 1946 qu'il a la possibilité d'adresser un courrier à Jacques Sachs. Il l'informe qu'il a fait la connaissance de Marcel en mai 1943, au camp de travail de Blechhammer et qu'ils ne se seraient plus quittés depuis... jusqu'au début de 1945. Le camp est bombardé par l'US Air Force à la fin de 1944... il faut transférer les prisonniers vers d'autres camps... L'évacuation de Blechhammer commence le 21 janvier 1945. Chaque prisonnier reçoit 800 grammes de pain, un peu de margarine... Ils ont pour destination le camp de concentration de Gross-Rosen cependant, Mordouch, très diminué, n'y arrivera jamais. Il serait donc mort, comme environ 800 autres, durant cette marche de la mort, en janvier 1945, quelque part entre Blechhammer et Gross-Rosen.

Personne ne transmettra cette information à Jeannette, dans l'intention louable de la préserver... Était-ce vraiment la solution à adopter ?  Sa fille aînée se posera toujours la question. Les enfants de Marcel seront marqués à vie par ce terrifiant destin...

Il reste un mystère. Il y a, aux archives d'Alrosen, international center on nazi persecution, en Allemagne, une liste de travailleurs étrangers ayant été exploités au camp d'Altengrabow, en Allemagne, sur laquelle figure son nom.

Extraits de la liste des travailleurs étrangers au camp d'Altengrabow. 
 
La première ligne correspond parfaitement à Mordouch Rivinoff, mais pas la seconde : la date du 08 août 1941 inscrite serait celle de son arrivée au camp. Dans la dernière case, dito est mis pour la date du 05 septembre 1942 qui serait celle de son transfert de Drancy à Altengrabow. J'attends un autre dossier, d'autres archives, peut-être y aura-t-il des éléments nouveaux.

Le nom de Mordouch Rivinoff est gravé sur le mur du mémorial de la Shoah ainsi que sur le monument aux Morts d'Argenteuil.

Pendant tout ce temps, la vie de René Livet allait aussi être une nouvelle fois bouleversée, car sur son chemin, il a croisé une drôle de jeune fille, bien différente de celles qu'il est habitué à côtoyer... 

Catherine Livet 

  • Le rapatriement 
  • Un passeport pour l'inconnu 
  • La vie s'organise 
  • Départ forcé pour l'Allemagne 
  • Bruits de bottes
  • Son entrée dans le monde du travail
  • Jeune homme 
  • Écolier
  • Son arrivée sur terre
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    Notes : 
    (1) Ce portrait est une reproduction que la petite-fille de Marcel-Mordouch Rivinoff m'a transmise en 2017. L'original a été donné, le 10 avril 2001, par la fille aînée de Mordouch, au mémorial de la Shoah. Ce dessin a été réalisé en 1942, probablement par Isis Israël Kischka.
    (2) Cette partie de la vie de Mordouch est très documentée et je l'ai reconstituée, mais je ne l'ai pas détaillée ici pour ne pas alourdir l'article. Ce sera fait lorsque je procèderai à la rédaction finale de la biographie de René Livet dans laquelle l'histoire de Mordouch s'imbrique.  

    Sources, bibliographie : 

    • Souvenirs de René Livet, des enfants et petits-enfants de Mordouch Rivinoff. 
    • Archives personnelles
    • Archives d'Alrosen
    • Mémorial de la Shoah
    • Ghetto Fighters House Archives 
    • Bundesarchiv 
    • Mémoires des Hommes 
    • Le Matin du 08 janvier 1938
    • L'humanité du 24 décembre 1937 et presse de l'époque

     

     

     
     

     
     


     

     


     
     

     

    1 commentaire:

    1. Quand on pense que 46 % des Français âgés de 18 à 29 ans n’ont pas entendu parler de l’Holocauste... on a tellement de travail devant nous !

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    Merci pour cette lecture.
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